{"id":13302,"date":"2021-08-02T19:15:37","date_gmt":"2021-08-02T17:15:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.marcmolk.fr\/?p=13302"},"modified":"2021-08-02T19:20:40","modified_gmt":"2021-08-02T17:20:40","slug":"entretien-avec-marc-molk-d-fiction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.marcmolk.fr\/fr\/2021\/08\/02\/entretien-avec-marc-molk-d-fiction\/","title":{"rendered":"Entretien avec MARC MOLK \/ D-FICTION"},"content":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text]<\/p>\n<p class=\"p1\"><strong>Lire l&rsquo;entretien sur le site de D-Fiction : <a href=\"https:\/\/d-fiction.fr\/entretien-avec-marc-molk\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/d-fiction.fr\/entretien-avec-marc-molk\/<\/a><\/strong><\/p>\n<p class=\"p1\">********************************<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0MARC MOLK s\u2019entretient avec nous \u00e0 l\u2019occasion de la publication de son allocution au Coll\u00e8ge de France, LA RAISON SENTIMENTALE (ENd \u00c9ditions, 2017), pr\u00e9fac\u00e9e par Claudine Tiercelin :<\/p>\n<p class=\"p1\">1 \u2013 Marc, tu es d\u2019abord un plasticien et plus sp\u00e9cifiquement un peintre. Mais la peinture est devenue une activit\u00e9 et un m\u00e9dium plut\u00f4t d\u00e9consid\u00e9r\u00e9s par le milieu des arts plastiques m\u00eame si la peinture reste encore ce qui se vend le mieux. Que penses-tu de cette situation aujourd\u2019hui ? Qu\u2019est-ce qui t\u2019a fait utiliser le m\u00e9dium de la peinture avec toile, ch\u00e2ssis, pinceau, etc. ?\u00a0 Pour toi, \u00e0 l\u2019heure du num\u00e9rique, de l\u2019image de synth\u00e8se, mais \u00e9galement des m\u00e9ga installations de certains plasticiens, la peinture est-elle encore \u00ab\u00a0puissante\u00a0\u00bb \u00e0 dire, \u00e0 montrer, \u00e0 faire ressentir et \u00e0 interpeller ?<\/p>\n<p class=\"p1\">La situation a beaucoup chang\u00e9 depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Elle s\u2019est tout bonnement retourn\u00e9e. La peinture est maintenant totalement revenue en gr\u00e2ce, et si j\u2019\u00e9tais un artiste conceptuel, je dormirais mal la nuit. Qu\u2019ils se rassurent cependant car les peintres sont des \u00eatres plus complets qu\u2019eux et nous ne prorogerons pas la guerre \u00e0 mort qu\u2019ils nous ont men\u00e9s pendant quarante ans, maintenant que nous avons l\u2019avantage. Pas par hauteur d\u2019\u00e2me, mais au fond parce qu\u2019ils n\u2019ont jamais compt\u00e9 \u00e0 nos yeux, les petits staliniens du duchampisme, les cafards de l\u2019art institutionnel, ces champions du bric-\u00e0-brac subventionn\u00e9. Ils ont bricol\u00e9, ils ont encha\u00een\u00e9 mille blagues \u00e0 Toto vaguement malines, ils ont pondu de la r\u00e9flexion creuse au kilom\u00e8tre, \u00e0 eux la gloire pass\u00e9e d\u2019un style inepte et d\u2019une production paradoxalement insignifiante. Le vent a beau souffler, quand il cesse de souffler, et il a cess\u00e9, il n\u2019en reste rien. Donc tout va bien, l\u2019Image a repris sa place naturelle, charismatique, pile au centre de l\u2019Imaginaire contemporain.<\/p>\n<p class=\"p1\">2 \u2013 En octobre 2014, la philosophe Claudine Tiercelin, professeur au Coll\u00e8ge de France, titulaire de la chaire de\u00a0M\u00e9taphysique et philosophie de la connaissance\u00a0t\u2019a invit\u00e9 \u00e0 diriger un colloque sur la peinture :\u00a0La Fabrique de la Peinture, au cours duquel tu as donn\u00e9 une allocution passionnante, intitul\u00e9e\u00a0La Raison sentimentale. Peux-tu revenir pour nous sur cette exp\u00e9rience : quel est l\u2019enjeu pour un artiste d\u2019aller parler au Coll\u00e8ge de France de peinture comme tu l\u2019as fait ? En quoi une allocution au Coll\u00e8ge de France permet-il de faire comprendre des choses qui ne sauraient \u00eatre entendues ou saisies par ailleurs ? Comment une allocution acad\u00e9mique influe-elle sur le discours de l\u2019art aujourd\u2019hui ? Cela t\u2019a-t-il permis d\u2019\u00e9changer ensuite, autrement et mieux, avec le milieu artistique ? Qu\u2019as-tu ressenti en r\u00e9ussissant \u00e0 r\u00e9aliser une telle allocution ? Comment l\u2019allocution, en tant que forme performative, participe-t-elle d\u2019une performance artistique ?<\/p>\n<p class=\"p1\">J\u2019ai davantage la sensation d\u2019avoir men\u00e9 une action politique en dirigeant ce colloque. Politique au sens gramscien du terme, c\u2019est-\u00e0-dire que j\u2019ai men\u00e9 une bataille d\u00e9cisive au sein d\u2019une guerre culturelle, celle dont je parlais pr\u00e9c\u00e9demment, qui \u00e9tait livr\u00e9e contre la peinture, l\u2019acte de peindre lui-m\u00eame. Nous avons rassembl\u00e9 14 peintres, de Jeff Koons \u00e0 Ch\u00e9ri Samba en passant par Jules de Balincourt, ayant tous des techniques tr\u00e8s diff\u00e9rentes car il s\u2019agissait d\u2019explorer ce que la parole des peintres sans interm\u00e9diaire pouvait apporter \u00e0 la Philosophie de la connaissance, explorer la richesse po\u00ef\u00e9tique qu\u2019offrait la peinture contemporaine, et donner \u00e0 voir son foisonnement. Ce colloque a \u00e9t\u00e9 un tournant majeur dans le milieu de l\u2019art en France, je le dis sans modestie car c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9. La salle de 450 places est rest\u00e9e pendant trois jours pleine \u00e0 craquer, les all\u00e9es elles-m\u00eames \u00e9taient peupl\u00e9es de gens assis et une for\u00eat de visiteurs debouts \u00e9taient l\u00e0 pendant des heures \u00e9coutant les diff\u00e9rentes communications. Toutes les interventions ayant \u00e9t\u00e9 rendues disponibles en vid\u00e9o sur le site du Coll\u00e8ge de France, cette \u00e9norme discussion de fond, polyphonique, a \u00e9t\u00e9 visionn\u00e9e depuis 2014 des centaines de milliers de fois. Ce colloque figure parmi ceux les plus visionn\u00e9s du site du Coll\u00e8ge de France. Je crois que nous avons acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le renversement, que nous l\u2019avons officialis\u00e9, que nous avons d\u00e9montr\u00e9 en acte l\u2019inanit\u00e9 de l\u2019incroyable projet d\u2019annulation (la\u00a0cancel culture\u00a0ne date pas d\u2019hier) dont avait \u00e9t\u00e9 victime la peinture en France depuis quarante ans. Ce colloque a \u00ab tu\u00e9 \u00bb \u00ab la mort de la peinture. Tous les peintres de France et de Navarre, entre autres, l\u2019ont visionn\u00e9 en entier et plusieurs fois. Chaque intervention poss\u00e8de sa version en langue anglaise, et il a donc \u00e9t\u00e9 suivi dans le monde entier. Je suis extr\u00eamement fier de ce travail collectif, extr\u00eamement reconnaissant \u00e0 Claudine Tiercelin de m\u2019avoir offert l\u2019occasion de le mener, extr\u00eamement confiant dans le pouvoir encore actif que poss\u00e8de ce colloque de servir de socle de l\u00e9gitimit\u00e9 aux jeunes peintres \u00e0 venir. Je suis un serviteur de la Peinture, quand je peins, quand je parle, quand j\u2019\u00e9cris. Nous avons mis 14 balles en platine dans la t\u00eate de nos ennemis durant ces trois journ\u00e9es studieuses. Nous sommes en 2020 aussi je peux vous le dire : ils ne s\u2019en sont pas relev\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"p1\">3 \u2013 Ton allocution au Coll\u00e8ge de France a fait l\u2019objet d\u2019une publication en 2017, pr\u00e9fac\u00e9e par Claudine Tiercelin que nous publions \u00e0 notre tour, et qui nous donne ainsi l\u2019occasion, plus ou moins sur le tard, de cet entretien. C\u2019est une pr\u00e9face admirable \u00e0 plus d\u2019un titre. On y retrouve l\u2019esprit de cette philosophie qui nous est si ch\u00e8re, et dont Claudine Tiercelin est la repr\u00e9sentante fran\u00e7aise la plus embl\u00e9matique: le pragmatisme. En d\u00e9clarant ainsi que \u00ab\u00a0peinture, amour et raison vont de pair\u00a0\u00bb et exigent \u00ab\u00a0beaucoup de savoir faire, une r\u00e9elle \u00ab\u00a0connaissance pratique\u00a0\u00bb, elle souligne parfaitement que tout v\u00e9ritable art d\u00e9coule avant tout d\u2019une subjectivation et d\u2019une imagination propres \u00e0 la confrontation physique et \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec le \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb conceptuel et th\u00e9orique (diff\u00e9rent \u00e9galement de ce \u00ab\u00a0savoir-faire\u00a0\u00bb qu\u2019elle \u00e9voque aussi) et que revendiquent tant d\u2019artistes dont les \u0153uvres ont \u00e9vacu\u00e9 tout \u00ab\u00a0v\u00e9cu\u00a0\u00bb, et pour aller vite, nous dirions aussi toute \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb, de leur geste artistique, concevant leur \u0153uvre davantage comme une fin que comme un moyen, c\u2019est-\u00e0-dire comme une posture (capitalistique, m\u00e9diatique, sociale) plus que comme une r\u00e9elle n\u00e9cessit\u00e9 existentielle menant \u00e0 la \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb de ce \u00ab\u00a0connais-toi toi-m\u00eame\u00a0\u00bb qui devrait \u00eatre pourtant la seule v\u00e9ritable motivation d\u2019un artiste ou d\u2019un \u00e9crivain. Claudine Tiercelin insiste \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 ce propos : \u00ab\u00a0Marc Molk est s\u00fbrement plus proche d\u2019une telle attitude anti-intellectualiste de la connaissance\u00a0\u00bb, ou encore \u00ab\u00a0Marc Molk ne veut pas choisir entre sentir et penser, entre peindre et \u00e9crire, entre peindre et vivre, car \u00ab\u00a0la vie s\u2019\u00e9tudie dans les tableaux et la peinture se perfectionne dans la vie\u00a0\u00bb. Parle-nous donc de ce rapport \u00e0 la \u00ab\u00a0connaissance\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en fait simplement \u00e0 la vie, \u00e0 cette ph\u00e9nom\u00e9nologie artistique qui est la tienne et \u00e0 travers laquelle tu t\u2019exprimes car si tu peins avec de la peinture, tu peins d\u2019abord \u00e0 partir de sensations et de perceptions subjectives, personnelles, ressenties en dehors des \u00ab\u00a0clous\u00a0\u00bb, des modes, des bien-pensances, \u00e0 la mani\u00e8re du pragmatiste William James qui rejetait l\u2019avis des savants, leur autorit\u00e9s et leurs vues, concernant la r\u00e9alit\u00e9 et la description qu\u2019ils en donnaient, estimant qu\u2019elle ne pouvait \u00eatre totalement \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb du fait, disait-il, que \u00ab\u00a0leur champ d\u2019action est extr\u00eamement limit\u00e9 [\u2026]\u00a0\u00bb et qu\u2019ils ne \u00ab\u00a0font autorit\u00e9, g\u00e9n\u00e9ralement, qu\u2019en mati\u00e8re de m\u00e9thode [\u2026]\u00a0\u00bb. Qu\u2019est-ce que cela fait d\u2019\u00eatre analys\u00e9 par une philosophe de l\u2019importance de Claudine Tiercelin? Comment votre dialogue t\u2019a-t-il amen\u00e9 \u00e0 penser cette allocution au Coll\u00e8ge de France, comme \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ta pratique artistique ? Qu\u2019apportent les \u00e9changes transdisciplinaires \u00e0 tes yeux ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Mon dialogue avec Claudine Tiercelin a commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019atelier car je l\u2019ai rencontr\u00e9e quand elle est venue voir ma peinture. Nous avons parl\u00e9 ensemble facilement cinq heures, de peinture, de cr\u00e9ation, de tout. Je ne suis \u00e9videmment pas capable de philosophie au niveau qui est le sien, mais nous avons r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9changer d\u2019une mani\u00e8re surprenante. \u00c9trange ph\u00e9nom\u00e8ne, impr\u00e9visible : avoir quelque chose \u00e0 dire \u00e0 quelqu\u2019un. Je crois pouvoir dire ici sans trahir un secret que nous sommes depuis devenus amis. Sur bien des points, je ne suis pas d\u2019accord avec elle et elle ne l\u2019est pas avec moi. Je veux dire par l\u00e0 qu\u2019elle n\u2019a jamais us\u00e9 d\u2019un quelconque argument d\u2019autorit\u00e9 pour me faire taire ou invalider mes propos, et que je me suis toujours senti libre d\u2019exprimer mes opinions. Je peux dire d\u2019elle qu\u2019elle estime et respecte les id\u00e9es pour ce qu\u2019elles sont en soi. J\u2019ai rarement crois\u00e9 quelqu\u2019un aussi attach\u00e9 tout \u00e0 la fois \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la rigueur d\u2019un raisonnement et \u00e0 la raison agissante de son interlocuteur. J\u2019ai rarement \u00e9t\u00e9 autant et aussi finement \u00ab\u00a0\u00e9cout\u00e9\u00a0\u00bb au fond, et ce qu\u2019elle m\u2019a dit m\u2019a fortement marqu\u00e9 \u00e0 nombre reprises. Je crois que la peinture et la philosophie ont quelque chose d\u2019essentiel en commun : ce sont des entreprises de repr\u00e9sentation. Elles poss\u00e8dent plusieurs ressorts identiques. Concernant la peinture elle-m\u00eame, c\u2019est un espace d\u2019exp\u00e9rimentation me concernant. Je ne suis pr\u00e9occup\u00e9 ni de productivit\u00e9 ni d\u2019uniformit\u00e9 du style. Cela a produit un parcours difficilement identifiable. Beaucoup dans ce milieu me regardent de travers, souvent g\u00ean\u00e9s, je crois parce qu\u2019ils ne peuvent ni m\u2019ignorer compl\u00e8tement ni m\u2019appr\u00e9cier sans se demander pourquoi. Je ne comprends d\u2019ailleurs pas moi-m\u00eame \u00ab\u00a0ce que je fais en peinture\u00a0\u00bb. Je suis l\u00e0, c\u2019est tout. J\u2019ai fait la paix avec cette sensation d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0\u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du champ\u00a0\u00bb. Parfois cela m\u2019inqui\u00e8te, puis je me souviens que je compte parmi mes amis proches plusieurs artistes dans diff\u00e9rents domaines qui m\u2019accordent leur cr\u00e9dit, alors je me dis \u00ab\u00a0continue, tu verras bien\u00a0\u00bb, mais honn\u00eatement, je suis comme les autres. J\u2019aurais tendance \u00e0 ne pas pouvoir m\u2019\u00e9tiqueter, me situer pr\u00e9cis\u00e9ment sur la carte. Il se peut que ce soit une simple inad\u00e9quation, mais j\u2019esp\u00e8re \u00e9videmment qu\u2019une logique habite cette trajectoire, une logique malheureusement encore un peu obscure.<\/p>\n<p class=\"p1\">4 \u2013 Parlons plus explicitement de tes premi\u00e8res peintures. Elles ont une dimension soci\u00e9tale forte. Peux-tu nous expliquer le sens de ta d\u00e9marche, l\u2019engagement qui a \u00e9t\u00e9 le tien et quelle a \u00e9t\u00e9 l\u2019importance \u00e0 tes yeux de \u00ab\u00a0t\u00e9moigner\u00a0\u00bb d\u2019\u00e9v\u00e9nements sociaux ou de \u00ab\u00a0d\u00e9fendre\u00a0\u00bb des valeurs politiques \u00e0 travers le geste artistique du dessin et de la peinture ? Peux-tu ainsi revenir pour nous sur quelques-unes de tes performances \u00e0 partir et \u00e0 l\u2019aide de tes peintures devant le 10, Downing Street \u00e0 Londres, \u00e0 la Maison des arts de Malakoff, ou encore concernant ton portrait de Nicolas Sarkozy ? Est-ce important de prendre des risques physiques, psychologiques, voire judiciaires (comme les prend \u00e9galement Deborah de Robertis) lorsqu\u2019on est un artiste ? Trouves-tu que beaucoup d\u2019artistes prennent aujourd\u2019hui encore ces risques permettant de faire bouger les lignes de forces qui astreignent et \u00e9treignent la soci\u00e9t\u00e9 ? Tu as pu ainsi t\u2019exprimer sur la cha\u00eene Arte concernant une repr\u00e9sentation de la Shoah \u00e0 travers la peinture que tu as r\u00e9alis\u00e9e :\u00a0Le Stade du Vel\u2019 d\u2019Hiv\u2019. Qu\u2019est-ce qui t\u2019a d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 peindre cette toile ? Comment t\u2019es-tu confront\u00e9 \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement historique hors norme, et comment te situes-tu pas rapport \u00e0 ceux qui, comme Claude Lanzmann ou Jacques Rivette, estiment que l\u2019holocauste est une \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation impossible\u00a0\u00bb et que le principe m\u00eame de vouloir la fictionnaliser \u00e0 travers des \u00ab\u00a0images\u00a0\u00bb est trivial, voire abjecte ?<\/p>\n<p class=\"p1\">J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 il y a plusieurs ann\u00e9es de pratiquer une peinture explicitement politique. D\u2019ailleurs la politique elle-m\u00eame, comme on l\u2019entend, ne me concerne plus du tout. Il me semble \u00e0 pr\u00e9sent que le champ psychologique, sentimental, est plus riche et satisfaisant \u00e0 explorer. L\u2019intime a toujours le dernier mot et le destin du monde m\u2019indiff\u00e8re \u00e0 pr\u00e9sent. Hormis la poign\u00e9e d\u2019\u00eatres humains que j\u2019aime pour de bon, et ceux que j\u2019estime de loin, tout les autres pourraient bien mourir en s\u2019entre-d\u00e9vorant ou d\u2019une pand\u00e9mie foudroyante, je m\u2019en tamponne. Nous vivons tous dans un quasi d\u00e9sert humain et les chiffres des d\u00e9mographes ne d\u00e9signent que des milliards de figurants, les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un d\u00e9cor abstrait. Il faut constater le vide et ne pas s\u2019encombrer mentalement de la grande arm\u00e9e de pantins qui nous entourent. Je suis \u00e9videmment moi-m\u00eame, aussi, un figurant, un pantin pour ces ombres qui m\u2019indiff\u00e8rent tant. Pour eux, je fais partie du grand d\u00e9cor. C\u2019est la r\u00e8gle du jeu et cela me va parfaitement. J\u2019appr\u00e9cierais d\u2019ailleurs que certains, pour qui par hasard je suis devenu un peu plus que cela, m\u2019oublient tout \u00e0 fait. Cela me ferait des vacances. Concernant\u00a0Le Stade du Vel\u2019 d\u2019Hiv\u2019, j\u2019en ai fait une seule de ce type. Je refusais de ne pas peindre cette sc\u00e8ne alors m\u00eame qu\u2019elle \u00e9tait, en terme d\u2019art contemporain, \u00e0 la fois \u00ab\u00a0tabou\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0racoleuse\u00a0\u00bb. Il m\u2019a sembl\u00e9 que le courage ici \u00e9tait d\u2019assumer justement ce proc\u00e8s en racolage et d\u2019ignorer ce tabou. J\u2019ai toujours refus\u00e9 de la vendre ou de simplement l\u2019exposer. Elle existe pour ce qu\u2019elle est, c\u2019\u00e9tait le but initial.<\/p>\n<p class=\"p1\">5 \u2013 Tu as r\u00e9alis\u00e9 en 2018 de nouvelles performances, entre autres, lors du festival Extravadance au Centre Pompidou. En quoi consistaient-elles et que t\u2019ont-elles permis de revendiquer ou d\u00e9fendre cette fois ?<\/p>\n<p class=\"p1\">J\u2019ai r\u00e9cit\u00e9 \u00ab\u00a0Une all\u00e9e du Luxembourg\u00a0\u00bb en me trompant sur le dernier mot du premier quatrain, \u00e0 trente reprises diff\u00e9rentes, pour finalement \u00ab\u00a0retrouver\u00a0\u00bb soudain le mot original, \u00eatre en mesure de poursuivre ma r\u00e9citation, et finir le po\u00e8me. Au d\u00e9but, le public a cru \u00e0 un trou de m\u00e9moire malaisant, puis le proc\u00e9d\u00e9 a \u00e9t\u00e9 compris, et j\u2019ai d\u00e9clin\u00e9 trente mots alternatifs. Le public a fini pas \u00e9couter le po\u00e8me sous-jacent, puisque ces mots erron\u00e9s \u00e0 la suite d\u00e9finissait un champ lexical pr\u00e9cis, celui de la perte d\u2019un amour immense, unique, en somme l\u2019exacte contraire de la perte d\u00e9crite par le po\u00e8me de Nerval, qui concerne une simple passante, inconnue et fugitive. Je venais de vivre cette exp\u00e9rience et j\u2019\u00e9tais d\u00e9vast\u00e9, dans un \u00e9tat critique. Je crois que c\u2019est \u00e0 ce jour ma meilleure performance parl\u00e9e, parce que j\u2019esp\u00e9rais que la femme \u00e0 laquelle ce po\u00e8me pirat\u00e9 \u00e9tait destin\u00e9 serait dans le public, cach\u00e9e ou debout devant tous les autres. J\u2019ai appris le lendemain qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas venue. Quand \u00e7a veut pas, \u00e7a veut pas.<\/p>\n<p class=\"p1\">6 \u2013 Il y a aussi certaines de tes toiles qui \u00e9voquent non plus l\u2019espace public, mais plut\u00f4t l\u2019intime, le priv\u00e9, le secret\u2026 Qu\u2019essaies-tu alors de faire passer dans ses toiles? Quelles sont tes motivations lorsqu\u2019il s\u2019agit de peindre l\u2019intime ? S\u2019agit-il ici d\u2019une forme d\u2019autofiction par l\u2019 \u00ab image \u00bb, et non plus seulement par les mots ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Je l\u2019ai cru \u00e0 une \u00e9poque, mais je ne sais plus vraiment. Je crois que j\u2019ai longtemps essay\u00e9 de \u00ab\u00a0dire\u00a0\u00bb avec la peinture au lieu de \u00ab\u00a0montrer\u00a0\u00bb, et que c\u2019\u00e9tait une erreur. J\u2019ai la sensation que \u00ab\u00a0ma\u00a0\u00bb peinture est devant moi et que tous mes tableaux pr\u00e9c\u00e9dents m\u2019ont tenu lieu de prop\u00e9deutique. J\u2019imagine que c\u2019est une sensation commune et qui ne me quittera jamais, mais \u00e0 certaines \u00e9poques de nos vies, cette sensation est beaucoup plus forte. J\u2019aurais donc beaucoup de mal \u00e0 m\u2019expliquer ici d\u2019une fa\u00e7on construite et convaincante car je traverse un flou total en ce moment, et si j\u2019exposais mes certitudes pass\u00e9es, je produirais un discours mort, fossile. Bref, je ne sais vraiment pas quoi dire\u00a0hic et nunc. Plus tard peut-\u00eatre, dans un an ou deux.<\/p>\n<p class=\"p1\">7 \u2013 Tu as r\u00e9alis\u00e9 des calligrammes \u00e0 partir de textes classiques qui prennent des formes sophistiqu\u00e9es de squelettes et de sexe. Plusieurs de ces calligrammes sont inclus dans l\u2019Anthologie de la po\u00e9sie \u00e9rotique contemporaine\u00a0(Garnier, 2018). Est-ce du dessin litt\u00e9raire ou de l\u2019\u00e9criture plasticienne ? Quel est ton projet \u00e0 terme ? Peux-tu \u00e9galement revenir pour nous sur tes \u00ab\u00a0dessins mouill\u00e9s\u00a0\u00bb ? De quoi s\u2019agit-il comme technique et surtout comme id\u00e9e artistique ? Comment es-tu arriv\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser ces dessins ? Que comptes-tu d\u00e9velopper et montrer \u00e0 travers eux ? Est-ce diff\u00e9rent de dessiner que de peindre pour toi ? Qu\u2019est-ce que le dessin permet que ne te permettrait pas la peinture ?<\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est une fusion, principalement parce que mes calligrammes sont manuscrits. La main y est omnipr\u00e9sente. Je crois que leur niveau de sophistication graphique en fait des \u0153uvres proprement visuelles \u00e0 part enti\u00e8re. J\u2019ai r\u00e9cemment commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser des calligrammes \u00ab\u00a0augment\u00e9s\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire rehauss\u00e9s d\u2019\u00e9l\u00e9ments graphiques ind\u00e9pendants du calligramme lui-m\u00eame. J\u2019\u00e9prouve aussi le besoin de faire figurer (j\u2019adore cette expression, \u00ab\u00a0faire figurer\u00a0\u00bb) de l\u2019\u00e9criture dans mes tableaux, mais pour l\u2019instant pas sous la forme de calligrammes int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019image, plut\u00f4t en jouant sur l\u2019esth\u00e9tique de la brique \u00e9l\u00e9mentaire du langage \u00e9crit : la lettre. Mais c\u2019est tr\u00e8s casse-gueule, car ce champ a pour le coup \u00e9t\u00e9 sillonn\u00e9 d\u00e9j\u00e0 par nombre de peintres depuis des si\u00e8cles et le pi\u00e8ge c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019illustration ou celui de la simple d\u00e9coration n\u2019est jamais loin. Garder vive l\u2019exigence de pertinence du surgissement de l\u2019\u00e9criture dans l\u2019image est une v\u00e9ritable discipline qui rend ce geste pr\u00e9cis tr\u00e8s complexe \u00e0 concevoir et \u00e0 produire. Concernant les dessins mouill\u00e9s, je les ai totalement arr\u00eat\u00e9s. Principalement parce qu\u2019ils ont tous fini pour des raisons techniques par dispara\u00eetre, litt\u00e9ralement. Les encres qui se dissolvent \u00e0 l\u2019eau se dissolvent au soleil. Les UV ont eu raison de ces dessins. C\u2019\u00e9tait un cr\u00e8ve-c\u0153ur. Et quand on utilise des encres solides \u00e0 la lumi\u00e8re, elles refusent de se dissoudre \u00e0 l\u2019eau, m\u00eame un tout petit peu. On ne peut pas conserver ce qui est essentiellement fragile. Il faut choisir, et la po\u00e9tique de la disparition co\u00fbte trop cher en terme de simple sensation de perte.<\/p>\n<p class=\"p1\">8 \u2013 Les titres de tes toiles sont souvent tr\u00e8s \u00ab\u00a0litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, des sortes de m\u00e9taphores. Le titre pr\u00e9c\u00e8de-t-il toujours la peinture et le dessin ? Les \u0153uvres deviennent-elles programmatique d\u2019un titre, d\u2019une posture \u00ab\u00a0po\u00e9tique\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0philosophique\u00a0\u00bb dont la totalit\u00e9 r\u00e9unie, \u00e0 terme, formerait une sorte d\u2019\u0153uvre parall\u00e8le ? Dirais-tu que tu peins et \u00e9cris avec le m\u00eame \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb sur les choses de la vie, et que ces deux m\u00e9dium illustrent la m\u00eame chose de ta pens\u00e9e, mais diff\u00e9remment ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Non, le titre arrive apr\u00e8s\u00a0! C\u2019est un genre d\u2019exhausteur s\u00e9mantique \u00e0 la mani\u00e8re du sel de Gu\u00e9rande sur n\u2019importe quel plat. Enfin, id\u00e9alement bien s\u00fbr, quand on trouve le bon titre, celui qui catalyse le tableau.\u00a0L\u2019Origine du Monde\u00a0par exemple, ce tableau formidable, s\u2019il s\u2019\u00e9tait appel\u00e9\u00a0La Chatte \u00e0 Ginette\u00a0n\u2019aurait pas la place qu\u2019il tient dans l\u2019univers mental occidental et dans l\u2019histoire de l\u2019art. Le titre est donc, \u00e0 bien des titres, accessoire, mais \u00e0 bien d\u2019autres, substantiel. C\u2019est le dernier coup de pinceau. Il s\u2019agit de ne pas le rater.<\/p>\n<p class=\"p1\">9 \u2013 Tu as con\u00e7u une premi\u00e8re monographie avec nous, consacr\u00e9e \u00e0 tes seules peintures,\u00a0Marc Molk : Ekphrasis\u00a0(D-Fiction &amp; Label hypoth\u00e8se, 2012). Chacun des textes en vis-\u00e0-vis de tes toiles ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9s par un \u00e9crivain. Tu as tenu \u00e0 ce que ce ne soit que des \u00e9crivains qui r\u00e9digent ces textes et que ces textes ne soient aussi, d\u2019ailleurs, que des fictions sous forme d\u2019ekphrasis, ce qui \u2013 \u00e0 notre connaissance ne semble n\u2019avoir encore jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par aucun artiste \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Peux-tu nous dire pourquoi\u00a0 tu ne tenais pas \u00e0 ce que ce soit un essayiste, un critique d\u2019art, qui parle de ton travail ?<\/p>\n<p class=\"p1\">La critique d\u2019art est possible, mais elle n\u2019est plus pratiqu\u00e9e. Plusieurs raisons rendent ce type d\u2019analyse quasiment impossible de nos jours, ou en tout cas inaudible. La disparition c\u00e9l\u00e9br\u00e9e de toute \u00e9chelle de valeur, l\u2019agonie bienvenue d\u2019une conception h\u00e9g\u00e9lienne de l\u2019Histoire en g\u00e9n\u00e9ral, et de l\u2019Histoire de l\u2019Art en particulier, la mis\u00e8re intellectuelle de la plupart des agents de ce milieu, qui ne sauraient distinguer une v\u00e9ritable critique d\u2019art d\u2019une courgette, leur int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que\u00a0la \u00ab\u00a0critique d\u2019art\u00a0\u00bb ne soit plus qu\u2019une machine \u00e0 produire du texte hagiographique pour communiqu\u00e9 de presse r\u00e9tribu\u00e9 manu \u00e0 manu, j\u2019en passe\u2026 Enfin, et il faut le dire, la critique d\u2019art n\u2019est pas indispensable, c\u2019est un plus, mais tout le monde peut s\u2019en passer, comme on peut tr\u00e8s bien se passer des critiques gastronomiques, et se remplir la panse sans r\u00e9fl\u00e9chir. Chacun se nourrit tr\u00e8s bien \u00e0 l\u2019instinct, opportun\u00e9ment, et presque \u00e0 l\u2019aveugle. Ce constat \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le mien en 2012 alors quand il s\u2019est agit de textes pour mon catalogue, je me suis \u00e9pargn\u00e9 le simulacre de textes estampill\u00e9s \u00ab\u00a0blabla pointu mon cul labelis\u00e9\u00a0\u00bb, et je leur ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des textes d\u2019\u00e9crivains qui poss\u00e9daient leur propre n\u00e9cessit\u00e9. Ce catalogue contient par ailleurs un long entretien avec Jean-Yves Jouannais, lui-m\u00eame artiste et dont la culture est \u00e0 la fois profonde et buissonni\u00e8re. Il m\u2019a pos\u00e9 des questions \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un psychanalyste de la cr\u00e9ation. C\u2019\u00e9tait pointu, d\u00e9rangeant, bienveillant, mais sans concession. Bref, je ne crois pas qu\u2019il faille renoncer \u00e0 toute r\u00e9flexion, \u00e0 toute tentative d\u2019analyse, je dis seulement que rares de nos jours sont les occasions de mener ce type d\u2019\u00e9chapp\u00e9es belles efficacement. La branlette intellectuelle de haute qualit\u00e9 n\u2019est plus un sport fran\u00e7ais alors m\u00eame que nous \u00e9tions champion du monde. Reste quelques pratiquants, mais la masse des combattants ainsi que le public ont disparu. Il fallait bien que l\u2019effondrement de l\u2019\u00c9ducation nationale, la disparition du grec et du latin, la victoire sans appel des \u00e9crans sur le livre, finissent par se ressentir en profondeur, \u00e0 grande \u00e9chelle. Nous y sommes\u00a0! Au loin meuglent les veaux dans les champs de pavots.<\/p>\n<p class=\"p1\">10 \u2013 Venons en donc \u00e0 la litt\u00e9rature qui repr\u00e9sente un m\u00e9dium tr\u00e8s important pour toi dans ton parcours, puisque tu \u00e9cris. Tu as ainsi publi\u00e9 deux fictions et collabor\u00e9 \u00e0 de nombreux recueils collectifs ou revues. Qu\u2019est-ce qui t\u2019a amen\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture, pr\u00e9cis\u00e9ment fictionnelle ? Comment as-tu concili\u00e9 l\u2019\u00e9criture et la peinture ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Tout le monde \u00e9crit en fait. J\u2019ai seulement \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 ce qui fait une diff\u00e9rence socialement parlant, mais n\u2019est pas significatif \u00ab\u00a0litt\u00e9rairement\u00a0\u00bb parlant. D\u2019ailleurs, entre ce que j\u2019ai \u00e9crit qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 et ce qui ne l\u2019a pas \u00e9t\u00e9, le hiatus est important. Il est en partie de mon fait puisque j\u2019ai refus\u00e9 deux publications. Je me remonte du col ici parce que, sur le moment, je me suis rendu compte, \u00e0 la r\u00e9action des \u00e9diteurs, que ma d\u00e9cision \u00e9tait un genre de scandale, d\u2019absurdit\u00e9, presque une insulte \u00e0 leur endroit. Il n\u2019en \u00e9tait rien. J\u2019avais pos\u00e9 des conditions auxquelles ils refusaient de souscrire. Rien de financier\u00a0: dans le premier cas, je refusais de trahir mon texte, dans le second, d\u2019en faire la promotion publiquement. Mes conditions \u00e9taient peut-\u00eatre critiquables, ce n\u2019est pas la question, ce que je veux dire ici, c\u2019est que je n\u2019\u00e9cris pas pour \u00eatre publi\u00e9. J\u2019aime \u00eatre publi\u00e9, mais c\u2019est la cerise sur le g\u00e2teau. Au fond, je m\u2019en tape. Alors, je dirais pour te r\u00e9pondre que l\u2019\u00e9criture est pour moi l\u2019espace du caprice absolu. Pas la peinture, ce qui est sans doute inqui\u00e9tant. Mais un \u00e9crit peut survivre et se multiplier sans \u00eatre publi\u00e9, tandis qu\u2019un tableau est un objet unique, fragile et prompt \u00e0 dispara\u00eetre physiquement. Un tableau a besoin d\u2019exister dans le monde pour survivre \u00e0 son auteur, un \u00e9crit non, pas vraiment.<\/p>\n<p class=\"p1\">11 \u2013 Ta premi\u00e8re fiction,\u00a0Pertes humaines\u00a0(Arl\u00e9a, 2006), est une succession de portraits \u00e9voquant des personnes que tu as connues sous la forme de 33 fiches r\u00e9gies selon trois crit\u00e8res que tu nommes des \u00ab\u00a0Indices\u00a0\u00bb et qui nous permettent de suivre le d\u00e9veloppement de ta relation \u00e0 ces personnes : \u00ab\u00a0Coefficient de perte\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Part de responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Chance de renouer\u00a0\u00bb. Parles-nous de ce dispositif. Comment l\u2019as-tu imagin\u00e9 et organis\u00e9 pour la r\u00e9daction ? Penses-tu que ton livre appartienne, de par son objectif volontairement \u00ab\u00a0narcissique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0biographique\u00a0\u00bb, au genre de l\u2019autofiction ? Appr\u00e9cies-tu g\u00e9n\u00e9ralement ce genre fictionnel en tant que lecteur, ou es-tu plut\u00f4t port\u00e9 vers d\u2019autres genres ?<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0\u00c7a le fait ou \u00e7a le fait pas\u00a0\u00bb : c\u2019est mon seul crible esth\u00e9tique. Un projet peut tout d\u00e9chirer sur le papier et \u00eatre bof finalement, comme il peut ne rien promettre du tout et se r\u00e9v\u00e9ler magique par un myst\u00e8re d\u2019ex\u00e9cution. J\u2019ai \u00e9crit ce livre en quinze jours en vacances. Il a beaucoup plu. J\u2019ai re\u00e7u des mails d\u2019inconnus qui, m\u2019ayant imit\u00e9, obtenaient un r\u00e9sultat tout aussi convaincant que moi. La structure en fiches avec indices fonctionne pour n\u2019importe qui. Alors, je dirais que le ressort de ce livre tient davantage au dispositif qu\u2019au style du texte. Je crois de toute fa\u00e7on \u00e0 deux tamis quand j\u2019\u00e9cris : l\u2019authenticit\u00e9 et la justesse. Mon style \u2013 si style il y a \u2013 est une cons\u00e9quence de ces deux contraintes abstraites. L\u2019authenticit\u00e9 n\u2019est pas le r\u00e9sultat d\u2019un choix de ma part : je n\u2019ai aucune imagination. Alors j\u2019ai fait contre mauvaise fortune bon c\u0153ur : j\u2019ai \u00e9crit la v\u00e9rit\u00e9. Avec le b\u00e9n\u00e9fice surprise d\u2019une grande coh\u00e9rence automatique de ce que je d\u00e9crivais, une coh\u00e9rence parfaite et sans effort, h\u00e9rit\u00e9e du r\u00e9el. Si l\u2019on d\u00e9calque le r\u00e9el, rien ne fleure le toc, car rien n\u2019est effectivement en toc. Les faiblesses d\u2019un r\u00e9cit surgissent en revanche immanquablement des parts imagin\u00e9es. Tous les menteurs vous le diront : ce sont les incoh\u00e9rences de d\u00e9tails qui trahissent une cabane. Concernant le souci de \u00ab justesse \u00bb, il m\u2019occupe parce qu\u2019il suffit de trouver les mots exactes pour que la moindre phrase, m\u00eame la plus modeste, prenne des allures pas possible, litt\u00e9rairement parlant j\u2019entends. Alors voil\u00e0, ce livre est ce qu\u2019il est, mais je l\u2019ai \u00e9crit avec un souci permanent d\u2019authenticit\u00e9 dans la description et de justesse dans l\u2019expression.<\/p>\n<p class=\"p1\">12 \u2013 Parmi les personnes qui traversent ce livre, certaines existent vraiment. Tu as conserv\u00e9 leurs pr\u00e9noms, mais en prenant soin de modifier leurs noms de famille en les coupant \u00e0 la premi\u00e8re syllabe, et en les redistribuant \u00e0 d\u2019autres personnes. Nous imaginons que cela n\u2019a pas d\u00fb plaire beaucoup vu les souvenirs que tu relates\u2026 Comment s\u2019est pass\u00e9e la r\u00e9ception de ton livre de ce point de vue ? Esp\u00e9rais-tu, par exemple, pouvoir reprendre certains contacts puisque le bandeau du livre annon\u00e7ait: \u00ab\u00a0Ceux qui s\u2019\u00e9loignent imperceptiblement alors qu\u2019ils comptent pour de bon\u2026\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Je n\u2019avais aucune id\u00e9e qu\u2019un livre produisait des \u00ab\u00a0effets\u00a0\u00bb. Quand je l\u2019ai \u00e9crit, je n\u2019avais jamais \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 et je comptais mes chances de l\u2019\u00eatre pour presque nulles. Je m\u2019amusais \u00e0 l\u2019\u00e9crire. C\u2019\u00e9tait davantage une confidence sur ma vie faite, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e0 mon ex-femme avant de la rencontrer. Ce qui est cocasse, c\u2019est que la publication du livre a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans notre s\u00e9paration. Elle \u00e9crivait et voulait \u00eatre \u00e9crivain. Elle a depuis \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e plusieurs fois, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque tous ses manuscrits \u00e9taient refus\u00e9s. Quand mon texte \u00e9crit \u00e0 la rigolade en Corse a trouv\u00e9 un \u00e9diteur en deux mois, elle m\u2019a accus\u00e9 de lui avoir \u00ab vol\u00e9 sa vie \u00bb, et \u00e0 partir de ce moment-l\u00e0, elle a refus\u00e9 d\u2019aborder toute question d\u2019\u00e9criture avec moi tandis que c\u2019\u00e9tait l\u2019essentiel de nos conversations depuis presque dix ans. Ses parents m\u2019ont interdit de mentionner l\u2019existence du livre quand nous allions les voir. J\u2019ai accept\u00e9. J\u2019ai d\u2019ailleurs attendu qu\u2019elle soit publi\u00e9e pour sortir un autre livre en 2013, mais cela n\u2019a pas suffit. Entre 2006 \u2013 la publication de\u00a0Pertes humaines\u00a0\u2013 et 2013, la publication de\u00a0La Disparition du monde r\u00e9el, notre relation s\u2019\u00e9tait tellement d\u00e9grad\u00e9e qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus possible de la sauver.\u00a0A posteriori, je ne lui en veux pas. Si en faisant une vingtaine d\u2019aquarelles comme une blague en vacances elle s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e expos\u00e9e chez Perrotin ou Zwirner \u00e0 la rentr\u00e9e, je lui en aurais aussi voulu \u00e0 mort. On s\u2019imagine capable de noblesse jusqu\u2019\u00e0 ce que la vie nous prouve que nous ne sommes que des cancrelats. Le pire dans toute cette histoire, c\u2019est que nous nous aimions et que j\u2019ai \u00e9crit ce livre pour l\u2019impressionner, pour qu\u2019elle se dise \u00ab\u00a0Ce type est vraiment extraordinaire\u00a0!\u00a0\u00bb, alors m\u00eame que nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9s et parents. J\u2019aurais mieux fait de me contenter de peindre sans doute. Cela aurait \u00e9pargn\u00e9 bien des s\u00e9ances de psy \u00e0 nos enfants durant le divorce. Voil\u00e0 ce que m\u2019a co\u00fbt\u00e9 ce livre\u00a0: mon mariage, ma famille. Plus tard, une fois publi\u00e9e, mon ex-femme m\u2019a confi\u00e9 que cela ne la rendait pas heureuse finalement. Mais il \u00e9tait trop tard. On rate sa vie comme \u00e7a parfois, en enviant la bonne fortune de ses proches. Lamentable n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p1\">13 \u2013 Ta deuxi\u00e8me fiction,\u00a0La Disparition du monde r\u00e9el\u00a0(Buchet Chastel, 2013) est une sorte de bilan de la \u00ab\u00a0quarantaine\u00a0\u00bb, non pas concernant une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart sanitaire, mais par l\u2019\u00e2ge. Ici, il s\u2019agit d\u2019une bande d\u2019amis qui se retrouvent durant des vacances en Provence o\u00f9 \u00ab\u00a0malgr\u00e9 l\u2019humour et l\u2019ivresse, le d\u00e9senchantement gagne\u00a0\u00bb. Il s\u2019av\u00e8re que le narrateur est divorc\u00e9, mais qu\u2019il est \u00e9galement d\u00e9sabus\u00e9, d\u00e9prim\u00e9, voire revenu de tout : de l\u2019amour, du sexe, et m\u00eame de l\u2019amiti\u00e9. Au moment o\u00f9 tu \u00e9cris et publie ce livre, tu n\u2019es pas dans cette situation. Tu en parles pourtant avec une certaine empreinte de \u00ab\u00a0v\u00e9cu\u00a0\u00bb. \u00c0 d\u00e9faut d\u2019autofiction, \u00e9tait-ce une sorte d\u2019auto proph\u00e9tie par rapport \u00e0 ce que tu as v\u00e9cu depuis ?<\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019\u00e9tait une fiction d\u2019anticipation, mais je l\u2019ignorais. Tout c\u2019est d\u00e9roul\u00e9 comme d\u00e9crit deux ans plus tard. \u00c9tait-ce un programme inconscient\u00a0? Je ne le crois pas. Plut\u00f4t un cauchemar pr\u00e9monitoire. Il y a eu d\u00e9j\u00e0 plusieurs savants qui se sont pench\u00e9s sur les pouvoirs divinatoires de l\u2019\u00e9criture, je n\u2019ai rien \u00e0 ajouter l\u00e0-dessus sinon que c\u2019est un fait, je peux en t\u00e9moigner. Je crois par ailleurs\u00a0; mais cela n\u2019a rien \u00e0 voir\u00a0; que c\u2019est dans ce livre que ma langue peut se lire le mieux. Un tr\u00e8s bon ami m\u2019a dit que je poss\u00e9dais une \u00ab\u00a0puissance formulaire\u00a0\u00bb hors du commun. Je ne sais pas raconter les histoires, mais je sais faire onduler les phrases. Je l\u2019affirme ici sans modestie parce que tout le monde me le dit.<\/p>\n<p class=\"p1\">14 \u2013 Ce qui retient chez toi, c\u2019est ton \u00e9criture pr\u00e9cise, ton langage \u00e9l\u00e9gant et souple qui te permettent de cr\u00e9er une v\u00e9ritable musique, une rythmique originale. Ton don pour les descriptions du quotidien, des petites choses intimes qui nous touchent et ton art de manier l\u2019anecdote (vraie ou fantasm\u00e9e) donne \u00e0 ta prose un ton et un style bien particulier. Ton \u00e9criture a-t-elle \u00e0 voir avec ta peinture et vice versa ? Qu\u2019essaies-tu de construire comme \u0153uvre litt\u00e9raire ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Non, j\u2019adorerais peindre aussi naturellement que j\u2019\u00e9cris. Techniquement, j\u2019\u00e9cris mieux que je ne peins, mais je m\u00e8ne une v\u00e9ritable recherche en peinture. Tout ceci est pr\u00e9tentieux, mais techniquement, je ne vois plus l\u2019int\u00e9r\u00eat de la jouer petit. J\u2019ai essay\u00e9 et l\u2019on m\u2019a tout de m\u00eame crucifi\u00e9 pour oser peindre et \u00e9crire sous le m\u00eame nom, comprendre : me poser trop de casquettes dor\u00e9s sur la t\u00eate. \u00c0 pr\u00e9sent, ceux qui ne sont pas contents, je les encule en pens\u00e9e. Si je les enculais pour de bon, ils y prendraient trop de plaisir. Si vous voulez savoir, un des rouages de ma fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire, c\u2019est la fusion des registres. Je suis un enfant de prol\u00e9taires marseillais qui peut r\u00e9citer Villon par c\u0153ur. Cela fait un m\u00e9lange original. Quand vous posez les mots \u00ab\u00a0bite\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0concussion\u00a0\u00bb par exemple dans la m\u00eame phrase, cela ne peut faire que des \u00e9tincelles. Le respect petit-bourgeois pour la litt\u00e9rature avec un grand L, je ne l\u2019ai pas. La litt\u00e9rature, c\u2019est ma petite chienne, je t\u2019attrape par les cheveux, je lui griffe le dos et je la tamponne avec le sourire jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle jouisse. Il y a trop de puceaux, de souffreteux, de coinc\u00e9s des deux sexes qui \u00e9crivent. D\u2019ailleurs, si vous d\u00e9cortiquez les romans importants des trente derni\u00e8res ann\u00e9es, de Herv\u00e9 Guibert \u00e0 Virginie Despentes en passant par Catherine Millet ou Michel Houellebecq, rien ne s\u2019\u00e9crit depuis une quelconque timidit\u00e9, une sexualit\u00e9 morne, rien avec le pantalon pli\u00e9 sur la chaise ou un fond de culotte immacul\u00e9, rien depuis une vulgarit\u00e9 surjou\u00e9e non plus, bien s\u00fbr, c\u2019est tout l\u2019exercice. C\u2019est vraiment comme dans un lit. Si vous \u00eates trop sage, c\u2019est mort, si vous \u00eates sans \u00e9gards, c\u2019est sordide. Alors, il me semble qu\u2019au moment d\u2019\u00e9crire il faut garder en t\u00eate \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du paragraphe qu\u2019une petite claque sur les fesses fait toujours remonter le sang et s\u2019agiter fort tous les fluides. L\u00e0, dans cette r\u00e9ponse, j\u2019y suis all\u00e9 peut-\u00eatre un peu fort, mais cela fait partie du jeu, du jeu avec la limite. Un peu au-del\u00e0, mais \u00e0 peine. Le lecteur appr\u00e9cie la transgression contr\u00f4l\u00e9e, pas le d\u00e9cha\u00eenement furieux, qui toujours perd dans son d\u00e9sordre sa port\u00e9e subversive et toute allure. Et puis, ce que j\u2019aime quand j\u2019\u00e9cris, c\u2019est que la fin de la phrase soit impossible \u00e0 deviner, \u00e7a c\u2019est essentiel. Il faut contrecarrer la diachronie de l\u2019\u00e9crit, sinon c\u2019est cuit. Le lecteur ne doit pas courir plus vite que nous. En fin de phrase, c\u2019est l\u2019\u00e9crivant qui doit arriver le premier, toujours. C\u2019est souvent par la prise de contr\u00f4le initiale de l\u2019horizon d\u2019attente du lecteur que toute surprise est rendue possible. On promet, mais on d\u00e9livre autre chose que ce qui \u00e9tait promis. La sensation d\u00e9licieuse d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 balad\u00e9, on ne peut la procurer qu\u2019avec le r\u00e9flexe constant de d\u00e9router. C\u2019est assez facile \u00e0 faire une fois que l\u2019on a pig\u00e9 le truc, il suffit par exemple de terminer une phrase en apparence intelligente en \u00e9crivant \u00ab\u00a0Pouet pouet !\u00a0\u00bb. Vous voyez, c\u2019est facile !<\/p>\n<p class=\"p1\">15 \u2013 Cela fait presque sept ans maintenant que tu n\u2019as pas publi\u00e9 de nouveau texte fictionnel. Est-ce \u00e0 cause des al\u00e9as de la vie, ou bien parce que tu sens au fond qu\u2019\u00e9crire de la fiction est frustrant par rapport \u00e0 d\u2019autres pratiques, \u00e0 d\u2019autres m\u00e9diums, sinon m\u00eame par rapport \u00e0 elle-m\u00eame, ne suscitant gu\u00e8re plus d\u2019int\u00e9r\u00eat, ni d\u2019enthousiasme dans la soci\u00e9t\u00e9 qui affiche une assez forte haine \u00ab\u00a0litt\u00e9raphobique\u00a0\u00bb ? Avec du recul, et les \u00e9preuves de la vie que tu as travers\u00e9es, assumes-tu toujours ces deux livres ? Les r\u00e9\u00e9crirais-tu encore aujourd\u2019hui ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Comme je le disais pr\u00e9c\u00e9demment, \u00eatre publi\u00e9 m\u2019indiff\u00e8re. Cela ne me procure aucun plaisir, c\u2019est humainement salissant, et c\u2019est \u00e9conomiquement une exp\u00e9rience ridicule. \u00c0 l\u2019occasion j\u2019essaierai de faire publier un autre texte, pour qu\u2019il soit facile d\u2019acc\u00e8s et archiv\u00e9 sous ISBN, mais sinon ce n\u2019est pas important dans ma vie. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 de loin les pires de mon existence, et j\u2019ai eu une enfance terrible, une adolescence \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, qui m\u2019avaient laiss\u00e9es supposer un peu na\u00efvement que le pire \u00e9tait derri\u00e8re moi. J\u2019avais tort. Je me remets cependant lentement, mais surement, de cette p\u00e9riode abominable. Alors oui, la vie a \u00e9t\u00e9 trop dure pour me laisser le loisir de m\u2019en plaindre, comprendre \u00ab\u00a0\u00e9crire\u00a0\u00bb, puisque je n\u2019ai jamais rien \u00e9crit de bien optimiste. Je suis aussi devenu intol\u00e9rant au drame comme d\u2019autres le sont au gluten. Je ne supporte plus les gens tordus, les vicieux, les salopes, les hypocrites, les arrivistes, les menteurs, les \u00e2mes sales, un peu sadiques, toute la fange humaine. Cela fait du monde. D\u00e9crire cette sous-esp\u00e8ce parce qu\u2019elle est majoritaire me d\u00e9go\u00fbte \u00e0 pr\u00e9sent. Ils ne m\u00e9ritent pas notre attention ni nos livres. Je me concentre maintenant sur les rares, les doux, les bons, les vrais. Or j\u2019ignore si je suis capable d\u2019une \u00e9criture du bonheur. Je me suis retenu de poursuivre sur ma lanc\u00e9e cr\u00e9pusculaire, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 d\u2019une m\u00e9tamorphose. J\u2019aimerais rencontrer une femme, \u00e7a ne peut \u00eatre qu\u2019une femme, qui m\u2019inspire une po\u00e9sie bucolique, des phrases qui sourient confiantes, qui fasse s\u2019assoir mes mots sur une plage r\u00eav\u00e9e des Pouilles, loin de tout, au grand soleil tout bleu, la peau hal\u00e9e-sabl\u00e9e-sal\u00e9e. Je ne veux plus \u00e9crire avec des torrents de regrets et de larmes rentr\u00e9s, je veux \u00e9crire avec de l\u2019\u00e9cran solaire sorti en mayonnaise, de la polenta grill\u00e9e et l\u2019humidit\u00e9 unique des baisers sinc\u00e8res. Je veux \u00e9crire depuis l\u2019insouciance, l\u2019harmonie, me mettre au service de l\u2019anti m\u00e9lancolie. Malgr\u00e9 quelques belles rencontres, j\u2019attends cette \u00ab\u00a0muse\u00a0\u00bb (appelons un chat un chat). On en est presque tous l\u00e0 ceci dit. Si elle surgit, j\u2019\u00e9crirai afin de c\u00e9l\u00e9brer cette d\u00e9livrance du plancher des vaches, si elle ne para\u00eet jamais, vous n\u2019entendrez plus parler de moi. Je ne dois rien \u00e0 personne, rien \u00e0 mon talent, rien \u00e0 la vie. Un jour, je ne serai plus l\u00e0, et personne ne s\u2019en apercevra. Ce sera tr\u00e8s bien, tr\u00e8s discret, tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant.<\/p>\n<p class=\"p1\">16 \u2013 La cha\u00eene Arte a consacr\u00e9 en 2015 un documentaire \u00e0 ton travail de peintre et le magazine\u00a0L\u2019\u0152il\u00a0t\u2019a inclus dans leur s\u00e9lection d\u2019un num\u00e9ro intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Qui sont les peintres de demain ?\u00a0\u00bb. N\u2019\u00e9tait-ce que ce simple quart d\u2019heure de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 comme Andy Warhol avait pr\u00e9vu que nous aurions chacun le n\u00f4tre, ou bien un r\u00e9el signe de reconnaissance de ton travail ? Quels sont tes projets pour l\u2019avenir ? Comment comptes-tu continuer \u00e0 peindre, \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 exprimer \u00e0 diffuser et \u00e0 mettre en forme tes id\u00e9es, tes impressions, ton art ? Comment vois-tu la continuit\u00e9 de l\u2019art\u00a0dans notre monde \u00e0 l\u2019heure de sa globalisation disruptive, sinon par sa r\u00e9ification comme objet de conso, support publicitaire, contenu spectaculaire, ou au contraire, par sa revalorisation spirituelle et sa renaissance sociale, d\u2019une mani\u00e8re plut\u00f4t impr\u00e9vue et que nous ne sommes pas capables, \u00e0 ce jour, de concevoir encore\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p1\">La reconnaissance est une forme d\u00e9risoire d\u2019amour diffus. Je dois avouer que je le pr\u00e9f\u00e8re concentr\u00e9, fa\u00e7on Pulco citron. Ceux qui veulent \u00eatre aim\u00e9s par tout le monde sont incapables d\u2019aimer exclusivement, d\u2019aimer pour de bon. Ils se vouent aux foules, aux premiers venus, aux derniers partis, au nombre. Ils refusent de mettre tous leurs \u0153ufs dans le m\u00eame panier. Ils sont peut-\u00eatre raison, mais ils sont toujours seuls \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, f\u00e9rocement isol\u00e9s. Mon go\u00fbt de la permanence et de l\u2019exclusivit\u00e9 n\u2019y trouve pas son compte. Enfin, une vie comporte des hauts et des bas, des coups de chance et de malchance. Un CV, c\u2019est de l\u2019\u00e9cume \u00e0 la surface d\u2019une marre de pisse. L\u2019argent \u00e0 choisir, lui, est un v\u00e9ritable \u00e9talon, il permet de s\u2019acheter des voitures de luxe, de les revendre, de se payer des filles de r\u00eave et des palais v\u00e9nitiens. Il est la cl\u00e9 de tous les simulacres tangibles. La c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, elle, est une illusion strictement \u00ab m\u00e9diatique \u00bb. On peut compter sur les objets, pas sur le reste. Je ne sais pas si je suis tr\u00e8s clair. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s grave. Nous nous connaissons depuis longtemps, sans cela, je n\u2019aurais pas r\u00e9pondu \u00e0 ces questions. Cet entretien, j\u2019y ai consacr\u00e9 du temps parce que vous faites partie des personnes exceptionnelles que j\u2019ai crois\u00e9es dans ma vie. J\u2019y ai r\u00e9pondu pour vous, j\u2019y ai r\u00e9pondu par amour, et pour faire semblant de ressusciter. J\u2019ai l\u2019\u00e2me \u00e9puis\u00e9e d\u2019origine, comme tous les enfants non d\u00e9sir\u00e9s. Je m\u2019y suis fait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\">Texte \u00a9 Les auteurs \u2013 Illustrations \u00a9 Marc Molk \u2013 Photographie \u00a9 DR<br \/>\n(Paris, janv. 2018-nov. 2019)<\/p>\n<p><strong>********************************<\/strong><\/p>\n<p><strong>Lire l&rsquo;entretien sur le site de D-Fiction : <a href=\"https:\/\/d-fiction.fr\/entretien-avec-marc-molk\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/d-fiction.fr\/entretien-avec-marc-molk\/<\/a><\/strong>[\/vc_column_text][\/vc_column][\/vc_row]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column][vc_column_text] Lire l&rsquo;entretien sur le site de D-Fiction : https:\/\/d-fiction.fr\/entretien-avec-marc-molk\/ ******************************** \u00ab\u00a0MARC MOLK s\u2019entretient avec nous \u00e0 l\u2019occasion de la publication de son allocution au Coll\u00e8ge de France, LA RAISON SENTIMENTALE (ENd \u00c9ditions, 2017), pr\u00e9fac\u00e9e par Claudine Tiercelin : 1 \u2013 Marc, tu es d\u2019abord un plasticien et plus sp\u00e9cifiquement un peintre. 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