{"id":9064,"date":"2015-09-24T23:02:01","date_gmt":"2015-09-24T21:02:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.marcmolk.fr\/neo\/?page_id=9064&#038;lang=fr"},"modified":"2015-10-04T18:24:43","modified_gmt":"2015-10-04T16:24:43","slug":"entretien-avec-jean-yves-jouannais-tout-se-melange-dans-mon-esprit-mars-2011","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.marcmolk.fr\/fr\/peinture\/textes\/entretien-avec-jean-yves-jouannais-tout-se-melange-dans-mon-esprit-mars-2011\/","title":{"rendered":"Entretien avec Jean-Yves Jouannais, \u00ab Tout se m\u00e9lange dans mon esprit \u00bb, mars 2011"},"content":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column width=\u00a0\u00bb2\/3&Prime; css=\u00a0\u00bb.vc_custom_1439818767254{background-image: url(http:\/\/www.marcmolk.fr\/neo\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/fond-rayures-1sur3-gauche.jpg?id=1445) !important;}\u00a0\u00bb][\/vc_column][vc_column width=\u00a0\u00bb1\/3&Prime;][vc_text_separator title=\u00a0\u00bbJean-Yves Jouannais\u00a0\u00bb subtitle=\u00a0\u00bb\u00ab Tout se m\u00e9lange dans mon esprit \u00bb, mars 2011&Prime; style=\u00a0\u00bblarge\u00a0\u00bb align=\u00a0\u00bbright\u00a0\u00bb margin=\u00a0\u00bb30&Prime;][\/vc_column][\/vc_row][vc_row][vc_column width=\u00a0\u00bb2\/3&Prime;][vc_column_text]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Jean-Yves Jouannais : Je suis tr\u00e8s intrigu\u00e9 par l\u2019insistance avec laquelle tu d\u00e9signes nombre de tes toiles par un titre exot\u00e9rique, destin\u00e9 \u00e0 un large public, et par un intitul\u00e9 \u00e9sot\u00e9rique, confidentiel. M\u00eame si tu sembles le faire sur un ton badin, je voulais savoir si tes images se donnent \u00e0 d\u00e9crypter suivant cette double logique. Pour reprendre une image classique de l\u2019\u00e9sot\u00e9risme, existe-t-il dans tes images, \u00e0 la fois une \u00e9corce et un noyau, un corps et une moelle ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> D\u2019avoir pu lire ton livre <em>Pertes humaines<\/em>, qui est en partie autofictionnel, m\u2019invite \u00e0 \u00e9voquer une hypoth\u00e8se. C\u2019est comme si le noyau ou la moelle de tes tableaux \u00e9tait essentiellement constitu\u00e9 d\u2019une mati\u00e8re enracin\u00e9e dans les \u00e9mois de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence, tandis que l\u2019\u00e9corce ou le corps consistait en leur manifestation adulte, mature, politique. Je pense en particulier aux <em>Noces Vermeilles<\/em> alias \u00ab La Vie de ma soeur \u00bb ou bien encore \u00e0 <em>La Troisi\u00e8me R\u00e9publique<\/em> alias \u00ab La Mort de Daniel \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marc Molk : C\u2019est vrai. C\u2019est un petit secret en fait. Tu l\u2019\u00e9ventes et tu m\u2019en d\u00e9barrasses. Cela me pla\u00eet\u2026 cela m\u2019embarrasse aussi. Je ne voudrais pas passer pour quelqu\u2019un de trop sophistiqu\u00e9, ce que je suis peut-\u00eatre malheureusement. Chacun de mes tableaux a un titre \u00ab officiel \u00bb et un titre \u00ab priv\u00e9 \u00bb. Savoir si ce sens cach\u00e9 doit \u00eatre recherch\u00e9, devin\u00e9 par les autres, je ne crois pas. Ce n\u2019est pas int\u00e9ressant, cela a toujours trait \u00e0 ma vie priv\u00e9e. Cela enfermerait chaque toile dans une anecdote biographique au lieu de la laisser vivre sa vie d\u2019objet herm\u00e9neutique flottant.<br \/>\nMes \u00e9mois sont d\u00e9clench\u00e9s par la vie de ceux que j\u2019aime. Que ces \u00e9mois, cette mati\u00e8re affective, cette \u00ab moelle \u00bb dont tu parles (qui ne vient pas seulement de l\u2019enfance ou de l\u2019adolescence, mais d\u2019une tristesse de caract\u00e8re, au fond) soit pr\u00e9sente, indispensable, c\u2019est ind\u00e9niable. Elle motive la r\u00e9alisation du tableau, elle participe aux choix des \u00e9l\u00e9ments qui le constituent et, surtout, elle d\u00e9termine qui en sera le spectateur id\u00e9al, le destinataire, \u00ab qui \u00bb est en quelque sorte \u00ab la raison du tableau \u00bb. Roland Barthes \u00e9crit dans <em>Fragments d\u2019un discours amoureux<\/em> que lorsque l\u2019on tient un discours sur l\u2019Amour, m\u00eame le plus th\u00e9orique, on s\u2019adresse toujours \u00e0 quelqu\u2019un en secret. Un propos sur l\u2019amour est toujours, quoi qu\u2019on en dise, \u00ab allocutoire \u00bb. Eh bien je crois que j\u2019ai besoin de ce dispositif aussi pour peindre (pour \u00e9crire \u00e9galement d\u2019ailleurs).<br \/>\nJ\u2019essaie ensuite de d\u00e9gager un maximum d\u2019\u00e9quivocit\u00e9 de cette gadoue affective primordiale. Pour ce faire, le genre de l\u2019all\u00e9gorie (si d\u00e9cri\u00e9, ringardis\u00e9, r\u00e9put\u00e9 lourdaud) que je pratique, est parfait. Il permet de faire mine de figer le sens d\u2019un tableau en sugg\u00e9rant qu\u2019il en existe plusieurs autres. En fait, pour peu que l\u2019on n\u2019y aille pas \u00e0 fond, fa\u00e7on souk, sur l\u2019attirail des signes, c\u2019est un genre tr\u00e8s subtil. Ce qu\u2019il s\u2019agit de doser, c\u2019est l\u2019emploi et la visibilit\u00e9 des symboles, qui ne sont pas indispensables \u00e0 une all\u00e9gorie et sont de simples accessoires, \u00e0 disposition, plus ou moins clinquants. J\u2019essaie autant que possible de pratiquer une symbolique enfouie. Lorsque j\u2019introduis la couronne du Christ dans un tableau, \u00e7a tape fort, \u00e0 un endroit r\u00e9pertori\u00e9. Avec une boule disco, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus flou : la Terre ? Le Soleil ? La Nuit ? La F\u00eate ? La Perdition ? Avec une hy\u00e8ne qui b\u00e2ille dans un coin, on est vraiment loin, je crois, du compas et de l\u2019\u00e9querre. Id\u00e9alement, j\u2019aimerais transformer des gestes, des postures en symboles (cf. Georges de La Tour, ou Caravage bien s\u00fbr), alors je m\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 la danse dans cette perspective, mais pour l\u2019instant je ne m\u2019y suis risqu\u00e9 que tr\u00e8s timidement. Cet enfouissement des symboles produit des all\u00e9gories plut\u00f4t r\u00e9alistes, dont le sens n\u2019est pas cadenass\u00e9.<br \/>\nJe parle \u00e0 propos de mes toiles \u00ab d\u2019objets herm\u00e9neutiques flottants \u00bb parce que je ne poursuis pas une coh\u00e9rence ferm\u00e9e, pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e. J\u2019ins\u00e8re dans mes tableaux des \u00e9l\u00e9ments pertinents pour moi, confidentiels, des symboles recevables sur un plan all\u00e9gorique mais aussi des \u00e9l\u00e9ments qui n\u2019ont pas l\u2019air de symboles, qui n\u2019en sont pas \u00e0 proprement parler, qui ne concernent ni le versant intime ni le versant public du tableau, et qui fonctionnent tout de m\u00eame comme des indices de sens. Seulement ce sont des indices qui ne pointent rien, en v\u00e9rit\u00e9. Ma phrase va \u00eatre cuistrissime mais je joue, de temps en temps, avec l\u2019esth\u00e9tique de la d\u00e9notation de sens, sans qu\u2019aucun sens r\u00e9ellement constitu\u00e9 ne soit vis\u00e9. C\u2019est du bluff, je fais mon miel de l\u2019\u00ab allure \u00bb \u00e9vocatrice de tel d\u00e9tail, qui ne recouvre rien. Mes tableaux sont bien en partie secrets, mais pas comme on pourrait le croire, pas comme ils se donnent \u00e0 deviner. Il y a un pourcentage d\u2019herm\u00e9tisme fantaisie, de signifiants creux sur la toile, de simples \u00e9l\u00e9ments d\u2019ambiance. Ils \u00ab ouvrent \u00bb le tableau, ils l\u2019oxyg\u00e8nent. C\u2019est un peu comme dans une certaine po\u00e9sie o\u00f9 il faut se d\u00e9barrasser du r\u00e9f\u00e9rent (on n\u2019y parvient jamais tout \u00e0 fait) pour que les mots fleurissent. \u00c0 d\u2019autres moments, souvent, je veux signifier quelque chose de pr\u00e9cis et je vois bien que personne ne comprendra ce que j\u2019ai voulu dire. Pourtant, je le peins quand m\u00eame, consciencieusement, et je fais remarquer plus tard au destinataire original du tableau (qui n\u2019a rien demand\u00e9 et n\u2019en est presque jamais le propri\u00e9taire <em>in fine<\/em>) la pr\u00e9sence de mon intention \u00e0 cet endroit.<br \/>\nEnfin, le titre est essentiel, qui peut transformer une sc\u00e8ne somme toute tr\u00e8s r\u00e9aliste en pure repr\u00e9sentation, par la magie de la d\u00e9signation, et tous les d\u00e9tails du tableau en symboles potentiels, comme lorsque l\u2019on verse du champagne en cascade sur le sommet d\u2019une pyramide de coupes et que les derni\u00e8res, \u00e0 la base, finissent elles aussi, un peu incroyablement, par se remplir. Le titre, en outre, aplanit tout, lisse l\u2019ensemble, lui donne \u00ab les atours \u00bb de l\u2019unit\u00e9, d\u2019une logique implacable. Et cela suffit souvent. C\u2019est presque trop facile.<br \/>\nDans cette jungle, chaque toile a ensuite un destin, auquel je reste attentif et qui p\u00e8se sur son sens. Chaque toile a une histoire, \u00e0 son \u00e9chelle. Il y a des tableaux que je cache, dont certaines personnes ne doivent pas conna\u00eetre l\u2019existence, car en d\u00e9couleraient pour moi des ennuis familiaux, ou encore des toiles qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des interpr\u00e9tations erron\u00e9es d\u2019amis proches, mais des interpr\u00e9tations tellement belles que je serais bien incapable d\u2019y apporter un d\u00e9menti, et que je finis par reprendre \u00e0 mon compte.<br \/>\nMaintenant, pour te r\u00e9pondre de front : oui, il y a une moelle et une \u00e9corce, mais j\u2019esp\u00e8re, je veux croire que j\u2019ai fait en sorte qu\u2019il y ait mille moelles et mille \u00e9corces. \u00c9videmment. On veut toujours tout. Durant la r\u00e9volution, ajouter des couplets \u00e0 \u00ab La Marseillaise \u00bb \u00e9tait chose courante et admise, \u00e9vidente. Tout le monde en rajoutait. Puis cette tradition s\u2019est perdue, des couplets \u00ab officiels \u00bb ont \u00e9t\u00e9 choisis, et c\u2019est devenu \u00ab LA Marseillaise \u00bb. \u00ab La Marseillaise \u00bb devrait toujours \u00eatre en train de s\u2019\u00e9crire, \u00e0 chaque \u00e9lection, \u00e0 chaque \u00e9v\u00e9nement politique significatif\u2026 alors si j\u2019en avais la possibilit\u00e9, si c\u2019\u00e9tait praticable, je laisserais chaque spectateur de mes tableaux leur trouver un nouveau titre, un titre suppl\u00e9mentaire, un titre qui lui parlerait \u00e0 elle ou \u00e0 lui, qu\u2019il \u00e9crirait \u00e0 la suite des autres sur un cartel interminable. Ce serait une bonne chose, que mes tableaux deviennent chacun le \u00ab pr\u00e9texte \u00bb d\u2019une oeuvre litt\u00e9raire collective et infinie. Parce qu\u2019au final, le sens v\u00e9ritable d\u2019une toile n\u2019est pas si important. Ce qui compte, c\u2019est l\u2019intuition d\u2019un sens qu\u2019elle nous procure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>J-YJ : \u00c0 la fin de sa vie, Michel Foucault a tent\u00e9 de radicaliser son intuition quant \u00e0 une pratique du \u00ab dire vrai \u00bb. Je crois qu\u2019il n\u2019a rien \u00e9crit l\u00e0-dessus mais que c\u2019\u00e9tait le sujet de ses derni\u00e8res le\u00e7ons au Coll\u00e8ge de France. Il aboutit \u00e0 une description de trois figures types : le militant r\u00e9volutionnaire, le h\u00e9ros philosophique et l\u2019artiste maudit, qui \u00e9taient \u00e0 ses yeux trois figures passionn\u00e9es par la v\u00e9rit\u00e9 et jamais embarrass\u00e9es par le souci de la d\u00e9magogie. Et selon lui ces trois figures \u00e9taient issues d\u2019une lign\u00e9e improbable qui commen\u00e7ait avec les cyniques grecs, et qui passait bizarrement par l\u2019asc\u00e9tisme chr\u00e9tien du moyen-\u00e2ge. C\u2019est vrai que c\u2019est une dr\u00f4le de g\u00e9n\u00e9alogie : il est difficile de faire le lien entre Diog\u00e8ne et les Dominicains (les ordres mendiants du XIIIe si\u00e8cle). Or ce que Foucault explique, c\u2019est qu\u2019on trouve dans cet asc\u00e9tisme motiv\u00e9 par la foi un certain nombre de postures ou de comportements qui sont proprement cyniques \u2014 le parti pris de d\u00e9nuement, de pauvret\u00e9, du rejet des principes d\u2019apparence\u2026 Saint Augustin lui-m\u00eame, dans <em>La Cit\u00e9 de Dieu<\/em>, reconna\u00eet cette parent\u00e9 entre la philosophie cynique et le christianisme tel qu\u2019il le d\u00e9fend. Il y a \u00e9galement quelque chose de cet ordre chez Saint J\u00e9r\u00f4me quand il invite les Chr\u00e9tiens \u00e0 ne pas se montrer inf\u00e9rieurs \u00e0 un philosophe tel que Diog\u00e8ne.<br \/>\nTout cela pour en arriver au fait que j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il existe au seuil de ta pratique une vell\u00e9it\u00e9 extr\u00eamement puissante de dire le vrai mais que l\u2019ensemble des techniques, des outils, de la grammaire et de l\u2019esprit que tu convoques pour le faire tendent \u00e0 masquer, \u00e0 voiler, \u00e0 travestir ce \u00ab dire vrai \u00bb. Tu insistes beaucoup sur l\u2019usage que tu fais de l\u2019all\u00e9gorie. J.L. Borges \u00e9crivait, quant \u00e0 lui, que l\u2019all\u00e9gorie manifestait ouvertement la propension de tout art \u00e0 produire du faux, du mensonge, et \u00e0 faire de tout artiste un Gongora en puissance. Il existe l\u00e0 une tr\u00e8s forte tension au travail, non pas au coeur, mais vraiment au seuil de ton oeuvre, et qui la rend passionnante. C\u2019est comme si cette taxinomie bizarre \u00e0 quoi tu te livres, faisant visiter tes toiles comme autant de petites boutiques d\u2019embl\u00e8mes, de motifs d\u00e9coratifs, d\u2019all\u00e9gories, mais encore \u00ab de signifiants creux sur la toile \u00bb, ou \u00ab de simples \u00e9l\u00e9ments d\u2019ambiance \u00bb, avait pour mission d\u2019opacifier un lieu, un site o\u00f9 tout \u00e9tait en place et o\u00f9 tout \u00e9tait d\u2019accord pour que du vrai se dise. Ce site psychique, tu le d\u00e9signes d\u00e8s le d\u00e9but, est l\u2019endroit o\u00f9 se forme une crainte : \u00ab Savoir si ce sens cach\u00e9 doit \u00eatre recherch\u00e9, devin\u00e9 par les autres, je ne crois pas. Ce n\u2019est pas int\u00e9ressant, cela a trait toujours \u00e0 ma vie priv\u00e9e. Cela enfermerait chaque toile dans une anecdote biographique au lieu de la laisser vivre sa vie d\u2019objet herm\u00e9neutique flottant \u00bb.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 vient cette sensation d\u2019enfermer, de restreindre la port\u00e9e d\u2019une oeuvre en la liant trop explicitement \u00e0 une donn\u00e9e biographique ? D\u00e9sol\u00e9 de te ramener l\u00e0 o\u00f9 tu ne d\u00e9sires pas aller.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MM : Que peut bien valoir ma vie ? Je ne suis pas Napol\u00e9on, il n\u2019y aura jamais de couronnement \u00e0 peindre si je creuse dans cette seule direction\u2026 Ce sera terne.<br \/>\nEn ce qui concerne la v\u00e9rit\u00e9, j\u2019avoue que c\u2019est une notion mineure pour moi. Pour te donner un exemple intime, sur son lit de mort \u00e0 Marseille, ma grand-m\u00e8re, qui a jou\u00e9 toute sa vie au Loto, s\u2019inqui\u00e9tait de savoir sa fille \u00e0 l\u2019abri du besoin alors que mes parents \u00e9taient en train de divorcer. Elle s\u2019en inqui\u00e9tait tellement que cela confinait au d\u00e9lire, et elle questionnait dans ses r\u00e2les tous les jours ma m\u00e8re \u00e0 ce propos, qui \u00e9tait dans un grand \u00e9tat de d\u00e9tresse, d\u2019impuissance \u00e0 la rassurer autant qu\u2019\u00e0 la sauver. Finalement sa fille lui a chuchot\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille : \u00ab Ne t\u2019inqui\u00e8te pas Maman, ne le r\u00e9p\u00e8te pas mais, il y a un mois, j\u2019ai gagn\u00e9 le Super Loto ! \u00bb. Ma grand-m\u00e8re ahurie n\u2019a trouv\u00e9 \u00e0 lui r\u00e9pondre en s\u2019enfon\u00e7ant dans son oreiller que : \u00ab Ah ! Tu vois bien que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 utile que je joue pendant toutes ces ann\u00e9es ! \u00bb. Imm\u00e9diatement, elle a sembl\u00e9 immens\u00e9ment soulag\u00e9e, et elle souriait, en regardant le vide. Le soir m\u00eame, nous devions repartir avec le ferry en Corse, o\u00f9 nous habitions. C\u2019est le capitaine qui a pr\u00e9venu ma m\u00e8re en pleine nuit de la mort de ma grand-m\u00e8re, car nous avions laiss\u00e9 le num\u00e9ro de la SNCM \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Elle pleurait dans l\u2019obscurit\u00e9 de la cabine o\u00f9 ma soeur et moi, silencieux, l\u2019\u00e9coutions. Peu de temps apr\u00e8s, ma m\u00e8re, qui avait toujours consid\u00e9r\u00e9 que le Loto \u00e9tait un jeu d\u00e9bile destin\u00e9 \u00e0 faire payer aux pauvres le droit de r\u00eaver, s\u2019est mise \u00e0 y jouer tous les jours. Depuis plus de vingt ans, elle joue au Loto. Si elle gagnait, elle pourrait se dire qu\u2019elle n\u2019a pas tout \u00e0 fait menti, qu\u2019elle s\u2019est juste un peu emm\u00eal\u00e9e dans les dates. Elle ne s\u2019arr\u00eatera pas\u2026 Passons, ce n\u2019est pas la question. Est-ce que ma grand-m\u00e8re avait besoin de la v\u00e9rit\u00e9 ? S\u00fbrement pas. J\u2019avais environ seize ans et j\u2019\u00e9tais dans la chambre \u00e0 ce moment-l\u00e0, \u00e0 ce moment d\u2019invention. Je n\u2019ai rien dit, j\u2019\u00e9tais sid\u00e9r\u00e9. J\u2019ai trouv\u00e9 ce geste, ce mensonge de ma m\u00e8re, esth\u00e9tiquement parfait. Ma grand-m\u00e8re \u00e9tait condamn\u00e9e, cancer m\u00e9tastas\u00e9 du foie, elle \u00e9tait toute jaune, dans la masse, et souffrait comme on ne peut pas l\u2019imaginer. Nous pensions que son calvaire allait encore durer quelques semaines, mais non. Il a cess\u00e9 ce soir-l\u00e0. Ce que je veux te dire, c\u2019est que toute la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un amour peut \u00eatre contenue dans un mensonge, et qu\u2019il peut \u00eatre une d\u00e9livrance. \u00c9tait-ce cr\u00e9dible cette histoire de Super Loto ? Non, pas plus qu\u2019un po\u00e8me de Gongora n\u2019est sobre. Pourtant, cela a fonctionn\u00e9. Il y a des situations o\u00f9 le r\u00e9gime de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9chappe au r\u00e9el, au conventionnel, o\u00f9 l\u2019essentiel se passe \u00e0 un autre niveau. La v\u00e9ridiction peut \u00eatre paradoxale. J\u2019entends souvent les gens dire : \u00ab Apr\u00e8s la mort il n\u2019y a rien \u00bb. Ces m\u00eames personnes peuvent t\u2019avouer ensuite un chagrin et, pour eux, c\u2019est un fait, un obstacle, invisible mais concret. Si tu leur dis quelque chose du style : \u00ab Allons ! Secoue-toi un peu \u00bb, ils s\u2019\u00e9nervent tr\u00e8s fort ! Pourtant quelle preuve peuvent-ils apporter de l\u2019existence de leur chagrin sinon l\u2019affirmation : \u00ab Je suis chagrin \u00bb. Techniquement, en eux, \u00ab il n\u2019y a rien \u00bb, et l\u2019on serait bien en peine de trouver quelque chose que l\u2019on appellerait \u00ab chagrin \u00bb sous leurs ongles ou derri\u00e8re leurs oreilles. Pourtant il existe ce chagrin. Alors, je t\u2019en fiche mon billet : il suffit de dire \u00ab Le paradis existe \u00bb pour qu\u2019il existe, v\u00e9ritablement. On vient de le cr\u00e9er. C\u2019est aussi cela la v\u00e9rit\u00e9. Je ne parle pas seulement d\u2019une sorte de performativit\u00e9 subjective du langage, mais d\u2019une performativit\u00e9 effective du langage, d\u2019une performativit\u00e9 \u00ab pour de vrai \u00bb, bien qu\u2019intangible, inv\u00e9rifiable. Tout est vrai, absolument : une chose et son contraire, le mouill\u00e9 et le sec, le dur et le fragile, etc. Alors, <em>Le Courage de la v\u00e9rit\u00e9<\/em>, c\u2019est le courage de vivre tout court.<br \/>\nJe ne sais pas si c\u2019est une r\u00e9ponse \u00e0 ta question, je ne crois pas, il s\u2019agit sans doute davantage d\u2019une r\u00e9action. Je ne sais pas si tu n\u2019as pas raison de m\u2019interroger sur une sorte de sinc\u00e9rit\u00e9 biographique radicale qu\u2019appellerait \u2013 et dont se d\u00e9tournerait \u00e0 la fois \u2013 ma peinture. Tu as raison. Je ne suis sans doute pas assez serein encore pour me consacrer au seul recueillement de la vie comme elle vient. Peut-\u00eatre ma pratique de la peinture est-elle impure. Je me sens pris en tenaille entre la pulsion biographique, pas au nom de la v\u00e9rit\u00e9 mais en tant qu\u2019historien de mes proches, et une pulsion que je qualifierais de \u00ab platonicienne \u00bb, qui me pousse \u00e0 peindre des Id\u00e9es, des abstractions, pour les autres : \u00ab La lib\u00e9ration sexuelle \u00bb ou \u00ab La promesse du bonheur \u00bb pour donner des exemples. La seule technique que j\u2019ai trouv\u00e9e me permettant ce grand \u00e9cart dans le m\u00eame tableau, c\u2019est l\u2019all\u00e9gorie. J.L. Borges est bien gentil\u2026 mais va-t-on jeter les all\u00e9gories de Goya sur les diktats de Borges ? Non. L\u2019all\u00e9gorie est un genre factice, soit, mais j\u2019ai r\u00e9pondu \u00e0 cette contradiction, \u00e0 la question du vrai et du faux. Je crois que, plus profond\u00e9ment, ce que l\u2019on reproche \u00e0 l\u2019all\u00e9gorie, c\u2019est une na\u00efvet\u00e9 \u00e0 laquelle on se refuse \u00e0 croire. Cette na\u00efvet\u00e9 nous semble factice, parce que nous sommes cyniques, parfaitement (tu as parl\u00e9 de cynisme noble, j\u2019en d\u00e9nonce ici l\u2019aporie). La peinture du Grand Si\u00e8cle pla\u00e7ait l\u2019all\u00e9gorie au sommet de la hi\u00e9rarchie des genres, elle d\u00e9gageait chez ses spectateurs un sentiment de majest\u00e9, celui d\u2019une grandiosit\u00e9 du sens. Seulement qui de nos jours pense encore \u00e0 \u00ab l\u2019humiliation de l\u2019innocent ch\u00e2ti\u00e9 \u00bb, ou \u00e0 la beaut\u00e9 de la notion de \u00ab circonstance att\u00e9nuante \u00bb, dans l\u2019absolu, devant une all\u00e9gorie de la Justice ? \u00c9videmment que ce type d\u2019images sonne faux, c\u2019est nous qui sommes vides, c\u2019est nous qui sonnons creux !<br \/>\nJe suis bien courageux de peindre des all\u00e9gories, tandis qu\u2019en face de moi les moqueries du mat\u00e9rialisme triomphant (qui r\u00e9clame du r\u00e9alisme <em>hardcore<\/em>, comme si sa soif de concret et d\u2019absence de toute contrainte symbolique, de tout r\u00e9f\u00e9rent ext\u00e9rieur, n\u2019\u00e9tait pas encore compl\u00e8tement satisfaite), tandis que les moqueries d\u2019une barbarie moderne (qui nous laisse tous abandonn\u00e9s le cul par terre au milieu des choses, avec pour seul luxe de pouvoir les acheter ou les vendre), tandis que toutes ces moqueries discr\u00e9ditent d\u2019embl\u00e9e, <em>a priori<\/em>, ma peinture. Il faut du courage pour rester l\u00e0 \u00e0 braver le narquois (le narquois est un cynique qui jubile. Ma peinture introduit d\u00e9j\u00e0 en lui, en douce, un frisson). Je suis courageux.<br \/>\nJe ne pense pas, par ailleurs, \u00eatre dans l\u2019exag\u00e9ration, m\u2019abandonner \u00e0 la pente des all\u00e9gories embouteill\u00e9es de symboles ou \u00e0 celle des all\u00e9gories cuculs, fa\u00e7on Bouguereau. Moi aussi, j\u2019ai du mal avec les falbalas, les outrances ou les affectations chichiteuses. J\u2019ai mon c\u00f4t\u00e9 Quevedo. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 l\u2019enfouissement des symboles dans mes tableaux, et tu remarqueras aussi qu\u2019ils ne \u00ab regorgent \u00bb pas d\u2019\u00e9l\u00e9ments, que je ne suis pas dans l\u2019accumulation baroque. Que je fais attention \u00e0 quelque chose d\u2019important pour qu\u2019une all\u00e9gorie ait une longueur en bouche importante : la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 comme on a pu parler de \u00ab style s\u00e9v\u00e8re \u00bb pour la statuaire antique. Je me pr\u00e9occupe d\u2019\u00e9quilibre, j\u2019essaie de marier virilit\u00e9 et d\u00e9licatesse (je ne dis pas que j\u2019y arrive, j\u2019essaie), tout en faisant attention \u00e0 ne pas virer aust\u00e8re \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un David ou d\u2019un Gerhard Richter (Le Richter figuratif\u2026 quoi que, sa peinture abstraite aussi est aust\u00e8re) ni p\u00e2tissier confiseur (\u00e7a, j\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Qui plus est \u2013 et c\u2019est un comble \u2013 cela pourrait m\u2019\u00eatre dans certaines conditions facilement pardonn\u00e9, le kitsch californien est pass\u00e9 par l\u00e0).<br \/>\nTu vois, tu l\u2019as ta r\u00e9ponse : je crois que je me dois \u00e0 un autre combat que celui de ma seule pomme. Je veux participer, du mieux que je peux, \u00e0 la r\u00e9sistance d\u2019un monde invisible, du monde invisible, en peignant. Et c\u2019est ce qui me distrait. J\u2019aimerais me consacrer \u00e0 une peinture intime et douce, exclusive, j\u2019en r\u00eave souvent, c\u2019est un projet. Seulement je n\u2019y arrive pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>J-YJ : Je crois \u00e9galement au monde invisible et ne me souviens pas avoir fait l\u2019apologie du cynisme, f\u00fbt-il noble. J\u2019avais pr\u00e9cis\u00e9ment entrepris, en creusant la veine de l\u2019Idiotie, de partir \u00e0 la recherche des formes de l\u2019\u00e9sot\u00e9risme moderne puis contemporain, et s\u00fbrement pas de la bouffonnerie ricanante ni du grand Barnum des humours.<br \/>\nJ\u2019aime te lire dans ta brillante et convaincante d\u00e9fense et illustration de l\u2019All\u00e9gorie. C\u2019est la mani\u00e8re dont on se sent menac\u00e9 dans son art, et le degr\u00e9 de cet inconfort, qui cr\u00e9e ce spectre d\u2019intensit\u00e9s o\u00f9 Harald Szeemann voulait voir les seules v\u00e9ritables manifestations de l\u2019art. Ce que nous faisons ne doit pas nous \u00eatre une armure. Ce qui m\u2019\u00e9tonne, en revanche, c\u2019est ton \u00e9vocation du Grand Si\u00e8cle. Si je crois en quelque chose, c\u2019est bien en la R\u00e9publique. Toi \u00e9galement ; tu m\u2019en as fait l\u2019aveu. Aussi m\u2019attendais-je davantage de ta part \u00e0 une \u00e9vocation des vertus de l\u2019All\u00e9gorie \u00e0 l\u2019\u00e8re r\u00e9publicaine. Le bonnet phrygien et le sein nu de Marianne plut\u00f4t que dame Justice inspir\u00e9e de l\u2019<em>Iconologie<\/em> de Cesare Ripa.<br \/>\nCette question m\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement, non pas pour des raisons id\u00e9ologiques, mais parce que je vois les oeuvres comme des prismes qui nous transmettent une lumi\u00e8re dont nous ne sommes pas toujours \u00e0 m\u00eame de reconna\u00eetre l\u2019\u00e2ge ou l\u2019origine, le pedigree en somme. Je voulais donc savoir d\u2019o\u00f9 brillait, d\u2019o\u00f9 provenait exactement cette clart\u00e9 de l\u2019All\u00e9gorie dans tes toiles. De la m\u00eame mani\u00e8re, j\u2019avais envie que tu nous fasses remonter le cours de la rivi\u00e8re qui emporte Oph\u00e9lie dans ton oeuvre. Le pedigree \u00e9galement de cette belle morte fleurie au clair de lune.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MM : Le monde invisible, tu en as r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un tout entier dans <em>Artistes sans oeuvres \u2013 I would prefer not to<\/em>. Je sais que tu n\u2019es pas un cynique ou un nihiliste (nous sommes tous un peu cyniques et nihilistes, sans nous r\u00e9sumer \u00e0 cela), je sais aussi que l\u2019Idiotie que tu d\u00e9fends a \u00e0 voir avec l\u2019idiosyncrasie et un jeu de cache-cache. Je suis d\u00e9sol\u00e9, je me laisse emporter par une v\u00e9h\u00e9mence un peu parano\u00efde dans l\u2019absolu parce que je vois bien les contradictions, les biscorneries et toutes les lacunes de mes explications\u2026 Je ne suis pas un peintre \u00e0 syst\u00e8me, capable de parler de sa peinture sans bavures, parfaitement. Or je vois bien qu\u2019on pourrait le croire, que je donne le change\u2026 et je culpabilise \u00e0 la fois de ne pas \u00eatre ce peintre extra, extralucide, extracoh\u00e9rent, et de passer pour lui, simplement parce que je parle trop ou que j\u2019ai mon id\u00e9e sur tout. Je ne suis pas non plus un artiste mur\u00e9 ou instinctif, qui peindrait ses toiles presque \u00ab de l\u2019ext\u00e9rieur \u00bb et servirait compulsivement en r\u00e9ponse \u00e0 toute question la petite mythologie du surgissement obscur que l\u2019on entend si souvent dans la bouche des Monsieur Robots. En \u00e9changeant avec toi, je m\u2019interroge sur la nature de mon discours, or ce n\u2019est pas le moment. J\u2019ai l\u2019impression de pr\u00eater le flanc tandis que j\u2019aimerais bien, moi, avoir une armure. Disons que tout ce que je te dis de ma peinture, il ne faut pas croire que c\u2019est un filet \u00e0 mailles fines, en nylon solide, que je jetterais sans ciller avec style\u2026 il n\u2019attrape rien. C\u2019est plut\u00f4t un dr\u00f4le de radeau, \u00e9cheveau de plusieurs bois in\u00e9gaux plus ou moins bien fagot\u00e9s\u2026 mais je crois que cela flotte (je suis dessus en tout cas), et que cela vogue (par \u00e0-coups cependant). Mes semi-pans de raisonnements forment ensemble une sorte de radeau, c\u2019est important \u00e0 savoir.<br \/>\nPour ce qui est de l\u2019All\u00e9gorie, je veux pr\u00e9ciser que certains de mes tableaux n\u2019en sont pas. Ils sont minoritaires alors j\u2019en parle moins. Cette mention pour affirmer, ici, la pr\u00e9\u00e9minence du tableau sur ma peinture, sa priorit\u00e9. Je me soucie de produire une proposition esth\u00e9tique globale, qui passe tr\u00e8s vite au second plan si le tableau que je suis en train de peindre me m\u00e8ne ailleurs. Ce qu\u2019on appelle \u00ab le style \u00bb est une transpiration. Quoi qu\u2019il arrive, on transpire toujours la m\u00eame sueur. Je ne vois pas l\u2019int\u00e9r\u00eat de pr\u00e9m\u00e9diter, de cantonner \u00e0 l\u2019avance \u00ab son style \u00bb. Certains fantasment qu\u2019on leur attribue le monopole des ronds verts, d\u2019autres celui des croisillons, comme dans les ann\u00e9es soixante dix\u2026 C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 lamentable \u00e0 l\u2019\u00e9poque alors aujourd\u2019hui, ce serait tout bonnement grotesque ! Le style, je n\u2019y pense pas. Cette sudation naturelle du style que j\u2019\u00e9voque envahissant tout, je me laisse la bride sur le cou quand il s\u2019agit de tenter une voltige ou de couper par la for\u00eat avec un tableau. Tout ceci pour relativiser encore l\u2019id\u00e9e d\u2019une coh\u00e9rence, qu\u2019elle soit formelle ou, donc, stylistique, parfaitement r\u00e9fl\u00e9chie de mon travail. Quitte \u00e0 me tirer une balle dans le pied en public.<br \/>\n\u00c0 propos du Grand si\u00e8cle, j\u2019ai mentionn\u00e9 cette \u00e9poque parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 une sorte d\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019esprit mythologique et de la peinture d\u2019\u00c9glise, donc de l\u2019all\u00e9gorie. Je t\u2019avouerais que j\u2019ai personnellement plut\u00f4t une immense admiration pour le XVIIIe si\u00e8cle, esth\u00e9tiquement parlant. Politiquement, je suis un vilain r\u00e9publicain, tendance Troisi\u00e8me R\u00e9publique, la\u00efcit\u00e9 sans concessions et hussards noirs. N\u00e9anmoins la France n\u2019est pas n\u00e9e en 1789 et je le sais, je le sens. D\u2019ailleurs, les rois ont fait la France eux aussi, sa grandeur, son Histoire, son G\u00e9nie (je vais me faire des amis l\u00e0). Alors, question peinture, je crois bien \u00eatre tr\u00e8s transversal.<br \/>\nCependant, si je creuse davantage, j\u2019aurais tendance \u00e0 trouver les all\u00e9gories du XIXe assez nazes. C\u2019est le XIXe qui a enterr\u00e9 l\u2019all\u00e9gorie. Il en a fait une sorte de tract politique lourdingue, univoque, ou bien des panneaux \u00e0 d\u00e9corer les palais du Second Empire. Il a \u00e0 la fois \u00ab s\u00e9cularis\u00e9 \u00bb et \u00ab castr\u00e9 \u00bb l\u2019all\u00e9gorie.<br \/>\n<em>La Libert\u00e9 guidant le peuple<\/em>, c\u2019est encore parler de Libert\u00e9, cependant c\u2019est un peu l\u2019assigner aussi. Alors cela nous pla\u00eet cette assignation, ce r\u00e9alisme. Sur le moment c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s fort cette irruption de l\u2019all\u00e9gorie dans l\u2019actualit\u00e9, dans une Histoire \u00ab moderne \u00bb, et la figure de la Libert\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de Gavroche sur les barricades, entrant dans le fleuve h\u00e9raclit\u00e9en des \u00e9v\u00e9nements, c\u2019\u00e9tait brillant. Seulement au bout de quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es, cette pratique a vulgaris\u00e9 le genre. On l\u2019a prostitu\u00e9 \u00e0 mille causes, il a sombr\u00e9 dans l\u2019id\u00e9ologie, \u00e9t\u00e9 rabaiss\u00e9 au rang d\u2019image de propagande\u2026 (Ceci dit, en y r\u00e9fl\u00e9chissant un peu, l\u2019all\u00e9gorie \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la botte du pouvoir politique au XVIIe, mais elle ne l\u2019\u00e9tait pas syst\u00e9matiquement, cela changeait tout). Des all\u00e9gories enfin comme <em>La Nuit<\/em> de Bouguereau (pourtant une des plus r\u00e9ussies. Je n\u2019ai rien contre Bouguereau, j\u2019adorerais en avoir un chez moi, les tr\u00e8s coinc\u00e9s jaseraient), des all\u00e9gories aussi gnangnan, sont tellement vaines, inoffensives, qu\u2019elles ont achev\u00e9 de discr\u00e9diter le principe de l\u2019all\u00e9gorie en en faisant le ramasse-miettes de la mi\u00e8vrerie des cocottes qui se bousculaient pour monter en premier les marches de l\u2019Op\u00e9ra Garnier. Il y a eu de nombreuses all\u00e9gories formidables au XIXe, seulement ce si\u00e8cle a trop \u00ab exploit\u00e9 \u00bb l\u2019all\u00e9gorie, il en a \u00e9puis\u00e9 la s\u00e8ve.<br \/>\nPlus tard, de grands surr\u00e9alistes comme Magritte ont tent\u00e9 de r\u00e9habiliter le genre, avec des merveilles comme, par exemple, <em>La condition humaine<\/em> (et d\u2019autres, assez nombreuses au final). H\u00e9las, alors m\u00eame qu\u2019on en \u00e9tait revenu \u00e0 de fortes concentrations de po\u00e9sie et de m\u00e9taphysique, il n\u2019y avait plus personne pour le voir, pour regarder ces oeuvres s\u00e9rieusement, pour prendre en consid\u00e9ration la port\u00e9e de ces toiles, et l\u2019on s\u2019est amus\u00e9 de ce que l\u2019on a pris pour des jeux de mots ou autres fariboles de r\u00eaveurs professionnels. Je me souviens de cette jeune Am\u00e9ricaine, il y a quelques ann\u00e9es, dans la file du Louvre, derri\u00e8re moi, qui d\u00e9couvrit la poitrine nue de <em>La Libert\u00e9 guidant le peuple<\/em>(on y revient) sur un billet de cent francs qu\u2019elle pr\u00e9parait pour acheter les tickets de toute sa famille et qui s\u2019\u00e9cria rouge de honte et la main sur la bouche : \u00ab Oh God, French people are crazy! Look at this! They put naked women on their money! \u00bb. A-t-elle eu l\u2019occasion, une fois dans le mus\u00e9e, de faire le lien avec le tableau original, et plus avant avec toute la symbolique r\u00e9volutionnaire du sein nourricier ? J\u2019en doute.<br \/>\nLe soir, je lis (entre autres <em>Babar<\/em> et <em>Oui-Oui<\/em>) \u00e0 mes enfants des extraits de mythologie grecque. J\u2019essaie d\u2019\u00eatre un bon parent. Je leur explique que D\u00e9dale \u00e9tait le p\u00e8re d\u2019Icare, et qu\u2019il s\u2019est envol\u00e9 en sa compagnie et n\u2019a pas p\u00e9ri, lui. Qu\u2019il \u00e9tait le concepteur du labyrinthe duquel ils \u00e9taient tous deux prisonniers. Je leur parle de Styx, la nymphe, qui a fini par donner son nom \u00e0 l\u2019un des fleuves des Enfers, et de la pi\u00e8ce que l\u2019on glissait dans la bouche des morts pour payer leur passage dans l\u2019Au-del\u00e0 au psychopompe Charon. J\u2019essaie de cr\u00e9er en eux les conditions d\u2019un grand \u00ab flipper du sens \u00bb. Chaque tableau, chaque livre qu\u2019ils liront plus tard entrera dans cette machine, et elle fera beaucoup plus de bruit et de lumi\u00e8re.<br \/>\nToutes ces pr\u00e9cautions \u00e9tant prises, je peux te parler s\u00e9rieusement d\u2019Oph\u00e9lie. Tu \u00e9voquais sans doute dans ta question le tableau intitul\u00e9 officiellement <em>La Marseillaise<\/em> et officieusement \u00ab Brune Oph\u00e9lie \u00bb, qui repr\u00e9sente en fait ma fille dans une sorte de sarcophage de pompons dont elle semble un peu s\u2019envoler.<br \/>\nTout a commenc\u00e9 quand, apr\u00e8s avoir d\u00e9test\u00e9 cordialement Bonnard pendant des ann\u00e9es, je me suis rendu compte que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 un \u00e2ne, que j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un \u00e9l\u00e9phant sans le voir. Je me suis alors beaucoup nourri chez Bonnard. Avec toutes ces baignoires et ces Marthe couch\u00e9es dedans, il \u00e9tait \u00e9vident qu\u2019il pratiquait une revisitation compulsive du th\u00e8me oph\u00e9lien (une all\u00e9gorie du chagrin d\u2019amour, du suicide d\u2019amour, terriblement \u00e9rotique. Tiens ! Encore une all\u00e9gorie). J\u2019ai d\u00e9couvert dans une biographie anglaise que Marthe avait \u00e9t\u00e9 effectivement en permanence \u00ab au bord du suicide \u00bb, atteinte autant d\u2019un asthme persistant que de \u00ab d\u00e9sordres nerveux \u00bb, qu\u2019elle et Pierre avaient pass\u00e9 leur vie entre s\u00e9jours en sanatorium o\u00f9 il l\u2019accompagnait et maisons de campagne paradisiaques (ils \u00e9taient lib\u00e9r\u00e9s du souci de l\u2019argent par une fortune familiale). Bonnard a ainsi peint beaucoup de ses toiles en les piquant sur les murs des chambres qu\u2019ils occupaient lorsque Marthe \u00e9tait en cure. Il savait parfaitement ce qu\u2019il peignait. Eh bien, mon tableau est un clin d\u2019oeil \u00e0 Marthe, et \u00e0 cette longue lign\u00e9e d\u2019Oph\u00e9lie, puisqu\u2019il y en a eu des tap\u00e9es, souvent un peu ridicules, mais romantiques au dernier degr\u00e9 et puissamment hypnotiques (comme celle, c\u00e9l\u00e9brissime, de John Everest Millais, un chef-d\u2019oeuvre de cucul la praline qui atteint le sublime v\u00e9ritable). Voil\u00e0 \u00ab le pedigree \u00bb de ce tableau\u2026<br \/>\nJe me souviens soudain qu\u2019\u00e0 l\u2019atelier, tu m\u2019avais demand\u00e9 pourquoi je peignais si souvent des gens couch\u00e9s, et je t\u2019avais r\u00e9pondu en \u00e9voquant la tradition des gisants. Une r\u00e9ponse satisfaisante, v\u00e9ridique, pourtant un tantinet trop t\u00e9l\u00e9phon\u00e9e, trop \u00e9vidente. Au moment o\u00f9 je t\u2019\u00e9cris, il m\u2019appara\u00eet \u00e9vident que tous ces gisants sont en fait des Oph\u00e9lie, des figures oph\u00e9liennes. C\u2019est assez stup\u00e9fiant pour moi. Du militaire noir de <em>L\u2019Empire fran\u00e7ais<\/em>, dont on ne sait s\u2019il dort ou s\u2019il est mort flottant dans un d\u00e9grad\u00e9 tout \u00e0 fait aquatique, au <em>Bosquet de V\u00e9nus<\/em> o\u00f9 Marie-Antoinette couch\u00e9e dans les cactus affecte une gr\u00e2ce post mortem, en passant par <em>Le stade du Vel\u2019d\u2019Hiv\u2019<\/em> o\u00f9 tous ces corps entass\u00e9s semblent s\u2019\u00eatre accumul\u00e9s l\u00e0 \u00e0 la mani\u00e8re de ces brindilles \u00e0 la surface d\u2019un petit cours d\u2019eau qui sont parfois bloqu\u00e9es dans un recoin de berge et forment ainsi une masse abandonn\u00e9e par le courant. Je r\u00e9alise que l\u2019utilisation m\u00eame de l\u2019eau au cours de la fabrication de mes tableaux, l\u2019action de les noyer sous des jus color\u00e9s, peut s\u2019apparenter \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 \u00ab oph\u00e9lien \u00bb\u2026 Je ne pensais pas que c\u2019\u00e9tait aussi important, du moins que cette figure pouvait \u00eatre aussi op\u00e9rante\u2026 Je r\u00e9alise que c\u2019\u00e9tait sans doute l\u2019intuition initiale de ta question \u00e0 propos d\u2019Oph\u00e9lie, que tu as suppos\u00e9 \u00eatre \u00e9vident pour moi ce que je viens seulement de r\u00e9aliser\u2026 ou que tu m\u2019as tendu cette cl\u00e9. Elle est essentielle\u2026 C\u2019est une r\u00e9v\u00e9lation pour moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>J-YJ : Oui, si le dormeur du val de <em>L\u2019Empire fran\u00e7ais<\/em> n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un gisant, il n\u2019y aurait aucune raison pour que ses pieds s\u2019\u00e9chappent du cadre. On ne voit pas plus les petons de l\u2019Oph\u00e9lie de Millais, soit que sa robe les d\u00e9robe \u00e0 notre vue, soit que l\u2019eau nous les cache, mais plus s\u00fbrement parce que l\u2019image ne les a pas \u00ab cadr\u00e9s \u00bb. J\u2019aimerais que tu parles davantage, si tu y vois quelque int\u00e9r\u00eat, de ce travail sur les tableaux comme activit\u00e9 hydraulique. Ce que tu dis de \u00ab l\u2019action de les noyer sous des jus color\u00e9s \u00bb me trouble grandement, comme s\u2019il existait v\u00e9ritablement \u2014 jusqu\u2019\u00e0 quel degr\u00e9 ? \u2014 le r\u00eave de r\u00e9aliser une rivi\u00e8re, d\u2019irriguer une image, non pas de mimer, mais de convoquer physiquement son flux, d\u2019invoquer H\u00e9raclite par son fleuve m\u00eame.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MM : J\u2019avais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impressionn\u00e9 par les \u00ab peintures de feu \u00bb d\u2019Yves Klein, qui laissaient uniquement les traces des volutes de la flamme d\u2019un chalumeau \u00e0 la surface des toiles.<br \/>\nCette id\u00e9e de faire peindre les \u00e9l\u00e9ments, je l\u2019ai reprise \u00e0 mon compte. J\u2019ai voulu faire peindre l\u2019eau, l\u2019air et la terre. Le feu, j\u2019aimerais aussi mais je n\u2019ai pas trouv\u00e9 une mani\u00e8re \u00e0 moi avec le feu. Pour l\u2019air, j\u2019utilise l\u2019a\u00e9rographe et des bombes toutes faites de peinture qui me permettent d\u2019obtenir certains effets de \u00ab dispersion \u00bb d\u2019une grande douceur, \u00e0 mon go\u00fbt. Pour ce qui est de la terre, je r\u00e9pands \u00e0 la surface de mes toiles des particules qui s\u2019y incrustent et modifient la r\u00e9partition des jus, justement, dont je te parlais. Ces jus ont la plupart du temps vocation \u00e0 \u00ab coloriser \u00bb mes tableaux, souvent \u00e0 l\u2019origine en noir et blanc. Les toiles sont \u00e0 l\u2019horizontale, d\u00e9j\u00e0 peintes, et je verse le ou les jus color\u00e9s \u00e0 leur surface.<br \/>\nCes jus, je les travaille tant qu\u2019ils sont fluides \u00e0 force de projections ou d\u2019inclinaisons, de perturbations par des \u00e9l\u00e9ments solides comme la terre, dont je te parlais, avec aussi des graines : des lentilles, du riz, des haricots, etc. Je peins \u00ab avec l\u2019eau \u00bb pendant cette phase, en sa compagnie, puis je reprends le jus avec des glacis \u00e0 l\u2019huile, plus tard. Voil\u00e0 pourquoi je parlais de \u00ab proc\u00e9d\u00e9 oph\u00e9lien \u00bb, m\u00eame si dans le cas de <em>L\u2019Empire francais<\/em>, le jus a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la peinture du militaire, comme dans <em>La Marseillaise<\/em> d\u2019ailleurs, o\u00f9 il a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la peinture de l\u2019enfant. Le jus, \u00ab la rivi\u00e8re \u00bb, \u00e9tait l\u00e0 avant que le militaire ou ma fille ne plongent dedans en quelque sorte. Toutefois, souvent, la figure est peinte avant le jus, elle est noy\u00e9e au sens propre du terme \u00e0 un moment de la fabrication du tableau. Il s\u2019agit ensuite de choisir ce qui r\u00e9appara\u00eet et ce qui reste dessous (parfois je fais ces choix \u00ab pendant \u00bb. J\u2019ai mes petits secrets pour le comment de ce qui garde la t\u00eate hors de l\u2019eau). Yves Klein a aussi r\u00e9alis\u00e9 des \u00ab peintures de pluie \u00bb en fixant sur le toit de son auto des toiles vierges avant de faire un Paris-Marseille par temps maussade. Je r\u00e9alise plut\u00f4t, de mon c\u00f4t\u00e9, des peintures fluviales, des peintures sensibles aux courants. Ces m\u00eames courants de couleurs, axiaux ou radiaux, que l\u2019on peut observer sur mes toiles, si l\u2019on est curieux, et qui forment les grands plans structurant l\u2019espace autour des figures ou \u00e0 travers elles.<br \/>\nCette eau est puissante, elle offre une fondation \u00ab r\u00e9aliste \u00bb \u00e0 mes tableaux. \u00ab R\u00e9aliste \u00bb parce qu\u2019ils deviennent de simples plaques d\u2019enregistrement d\u2019une quantit\u00e9 importante d\u2019accidents hasardeux qui, vus d\u2019une certaine distance, semblent toujours s\u2019organiser selon une logique que l\u2019on serait bien en peine de qualifier sobrement, mais qui, allons-nous dire, est la logique de l\u2019eau, la logique de la r\u00e9alit\u00e9 dans son mouvement, ind\u00e9pendante de ma volont\u00e9. Je ne suis pas l\u2019auteur de cette logique, j\u2019essaie tout juste de la capter, de l\u2019int\u00e9grer \u00e0 mes toiles et d\u2019organiser ensuite autour d\u2019elle les projets que j\u2019avais pour le tableau. Je te confirme donc que lorsque j\u2019emploie l\u2019expression \u00ab noyer \u00bb, c\u2019est au sens litt\u00e9ral. Ce n\u2019est cependant qu\u2019une \u00e9tape, une technique, importante certes mais ponctuelle, dans la r\u00e9alisation de mes tableaux. J\u2019ai peut-\u00eatre tort mais je me m\u00e9fie de ce qui fascine. L\u2019eau en fait partie. Je ne voudrais pas m\u2019y noyer moi aussi (quelque romantique qu\u2019en f\u00fbt l\u2019id\u00e9e).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>J-YJ : Existe-t-il dans ton parcours, dans ta carri\u00e8re encore jeune, le souvenir d\u2019une oeuvre \u2014 un tableau, mais ce peut \u00eatre un livre ou tout autre objet \u2014 qui n\u2019aurait rien eu d\u2019anecdotique, qui aurait d\u00fb m\u00eame \u00eatre importante, capitale, \u00e9clairante au vu du reste de l\u2019oeuvre, mais \u00e0 quoi tu n\u2019aurais pas su ou pu donner forme pour mille raisons possibles ? Que ce soit pour des raisons sentimentales, des probl\u00e8mes d\u2019inspiration, par peur ou par manque d\u2019exp\u00e9rience, du fait d\u2019impossibilit\u00e9s techniques, id\u00e9ologiques ou autres.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MM : Ta question me rend triste. Elle me renvoie \u00e0 toutes mes ambitions faramineuses, \u00e0 tous les r\u00eaves que j\u2019ai faits pour chaque tableau, chaque manuscrit, et qui ne se sont pas r\u00e9alis\u00e9s, \u00e9videmment. Je ne sais pas pour les autres, en ce qui me concerne, le r\u00e9sidu de toutes mes ambitions est l\u00e0, public : ce sont mes tableaux. Beaucoup ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits ceci dit. \u00c0 propos de ceux qui restent, je pourrais te r\u00e9pondre que je n\u2019ai ni su ni pu donner correctement forme \u00e0 rien de ce que j\u2019ai eu en t\u00eate.<br \/>\nTechniquement, je pense que je progresse. Techniquement, je le sens. Je crois que l\u2019on peut progresser en art. Il arrive un moment o\u00f9 l\u2019on franchit un seuil, celui de l\u2019expression, et l\u2019on est identifi\u00e9. Alors m\u00eame que nous parlons, je ne suis pas certain d\u2019avoir atteint ce seuil. Avec cet entretien, peut-\u00eatre avons-nous mis la charrue avant les boeufs. Il faudra, si c\u2019est possible, se reparler dans dix ans.<br \/>\nTu \u00e9voques le manque d\u2019exp\u00e9rience et il joue : un manque d\u2019exp\u00e9rience de soi. Savoir s\u2019arr\u00eater, savoir refuser un effet, croire encore pouvoir ressusciter une toile presque morte, \u00eatre capable de travailler longtemps ou pas, etc. Peindre te r\u00e9v\u00e8le rapidement les grandes lignes de ton caract\u00e8re. Tu sais vite de quel bois tu te chauffes. Ce que l\u2019on appelle \u00ab l\u2019exp\u00e9rience \u00bb est bien davantage une m\u00e9tamorphose du caract\u00e8re qu\u2019une accumulation de connaissances. La peinture te confronte imm\u00e9diatement \u00e0 la question du repentir, de l\u2019abandon, de l\u2019espoir, \u00e0 tes croyances, dans sa pratique m\u00eame, ind\u00e9pendamment du r\u00e9sultat\u2026 alors, le caract\u00e8re doit s\u2019adapter, feinter ou s\u2019endurcir\u2026 s\u2019adapter surtout. Tu vois tr\u00e8s vite si tu es un peu l\u00e2che ou inspir\u00e9, peureux ou fort au vent. En une semaine, tu accumules plus d\u2019\u00ab exp\u00e9rience \u00bb dans ces domaines pointus, \u00e9thiques, qu\u2019en une ann\u00e9e de vie classique. Ensuite, tu travailles l\u2019existant, tu veux te perfectionner, ou tu abandonnes tout.<br \/>\nTu parles aussi de \u00ab raisons sentimentales \u00bb \u00e0 un \u00e9chec cr\u00e9atif et je ne sais pas si tu sais \u00e0 quel point c\u2019est juste, \u00e0 quel point elle est importante : \u00ab la raison sentimentale \u00bb. L\u2019obstacle principal quand on avance en \u00e2ge, pass\u00e9 vingt-cinq ans, quand on est d\u00e9finitivement un adulte, c\u2019est la scl\u00e9rose, de nos genoux et de nos sentiments. On se recroqueville sur ses souvenirs d\u2019amours anciennes, qui ne font plus vraiment mal, qui ne cognent plus directement en tout cas, que le temps a ouat\u00e9. On se moque du romantisme des jeunes, on en ricane, et l\u2019on envie secr\u00e8tement cet \u00e9lan sans plus du tout comprendre \u00e0 quoi il tient et comment ces idiots font pour \u00eatre aussi aveugles et na\u00effs, aussi neufs. Quand tu peins pourtant, il faut mobiliser du risque affectif si tu veux atteindre ton meilleur niveau. Tu peux peindre p\u00e9p\u00e8re de beaux tableaux avec du m\u00e9tier, mais pour sortir le meilleur, il faut mettre quelque chose sur la table. \u00c7a c\u2019est une difficult\u00e9, bien plus que de ma\u00eetriser la confection des liants ou le maniement de brosses en poils de dahu. Je disais hier \u00e0 un ami, au t\u00e9l\u00e9phone, quelque chose auquel je crois fonci\u00e8rement : le spectacle de l\u2019insinc\u00e9rit\u00e9 se d\u00e9battant contre elle-m\u00eame est sans doute plus authentique, plus universel, que celui de la sinc\u00e9rit\u00e9 tranquille qui dit tout sans effort, facilement. Sur une toile, il est possible de voir si le peintre a \u00e9t\u00e9 sinc\u00e8re et, s\u2019il a \u00e9t\u00e9 insinc\u00e8re, s\u2019il a \u00ab essay\u00e9 \u00bb d\u2019\u00eatre sinc\u00e8re malgr\u00e9 tout. Se d\u00e9clenchent alors les m\u00e9canismes de l\u2019authentique pathos, qui \u00e9meuvent fort. Un tableau peut se r\u00e9ussir sur des intentions paradoxales, sur des intentions seulement en fait.<br \/>\nId\u00e9ologiquement (pardon de reprendre ainsi un peu scolairement tes termes \u00e0 la suite, j\u2019essaie de ne rien oublier), id\u00e9ologiquement donc, je crois m\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9 de plusieurs soucis idiots. Celui de produire une peinture \u00ab contemporaine \u00bb. La contemporan\u00e9it\u00e9 est inf\u00e9rieure en tout \u00e0 l\u2019idiosyncrasie, et c\u2019est une peinture absolument sinc\u00e8re, absolument mienne, singuli\u00e8re (pas au sens d\u2019\u00e9trange, au sens de personnelle), mon but \u00e0 pr\u00e9sent. Je me suis lib\u00e9r\u00e9 aussi du contexte politique fran\u00e7ais de m\u00e9pris de la peinture. Je m\u2019en fous maintenant, j\u2019expose \u00e0 l\u2019\u00e9tranger d\u00e8s que j\u2019en ai l\u2019occasion\u2026 et puis les choses ont un peu chang\u00e9 depuis cinq ans (pas fondamentalement mais un peu). Il faudrait en revanche que je me lib\u00e8re de l\u2019agitation de ma vie. Tu te demanderas ce que cette remarque vient faire au chapitre id\u00e9ologie. J\u2019ai le culte des autres, des rencontres, des amis, d\u2019Internet\u2026 Il faut que je me d\u00e9barrasse de toutes ces distractions, de tout le monde. Cela me vole un maximum de temps. Seulement j\u2019ai peur de me retrouver seul. Je connais plusieurs artistes que tout le monde a oubli\u00e9s parce qu\u2019il ont choisi sans compromis l\u2019atelier. J\u2019ai besoin d\u2019une foule autour de moi, d\u2019une foule intelligente. J\u2019en ai besoin d\u2019ailleurs en dehors m\u00eame de la peinture, par simple frousse basique d\u2019\u00eatre seul au monde, comme tout le monde.<br \/>\nBon, je ne r\u00e9ponds pas vraiment \u00e0 ta question, j\u2019en ai conscience. Je la relis et je fais le cheval de concours hippique qui s\u2019arr\u00eate sans raison devant la derni\u00e8re montagne de barres multicolores. Pour le moment, ce que j\u2019estime avoir fait de mieux, c\u2019est <em>Malabar<\/em>, une petite vulve rose, toison ch\u00e2tain clair, un zoom sur<em>L\u2019Origine du monde<\/em>, un cadrage sur une b\u00e9ance, un \u00ab trou \u00bb plus gyn\u00e9cologique que la raie sombre de Courbet. Disons que c\u2019est un tableau dont je suis certain de l\u2019effet. Toutefois ce n\u2019est rien compar\u00e9 \u00e0 plusieurs toiles que j\u2019ai voulu peindre et que j\u2019ai plant\u00e9es lamentablement\u2026<br \/>\nMaintenant si je fais appel \u00e0 cette moelle, \u00e0 ce noyau dont tu parlais au d\u00e9but de notre entretien, voici tout ce que j\u2019ai \u00e0 raconter : enfant, autour de dix ans, je vivais en Guadeloupe avec mes parents. J\u2019ai plusieurs fois essay\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de peindre un lambi, une sorte de coquillage antillais magnifique que j\u2019avais d\u00e9couvert sur la reproduction d\u2019un tableau d\u2019Odilon Redon et qu\u2019il y avait l\u00e0-bas sur tous les march\u00e9s. Je n\u2019avais que la gouache de l\u2019\u00e9cole \u00e0 disposition. Au bout de quelques tentatives, j\u2019y suis arriv\u00e9. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 une image qui restituait vraiment ce gros coquillage rose, comme sur la photographie du tableau, dans un style comparable d\u2019ailleurs : aquatique, fondu. D\u00e8s le lendemain, j\u2019ai essay\u00e9 autre chose. Je me suis int\u00e9ress\u00e9 au dessin, je veux dire au trait, et il a bien fallu une trentaine d\u2019ann\u00e9es pour que je revienne \u00e0 l\u2019eau, que je reparte du souvenir de cette copie enfantine. Au moment o\u00f9 je t\u2019\u00e9cris, si une oeuvre cl\u00e9 existe, c\u2019est celle-l\u00e0. Note bien qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un souvenir, sans aucun doute embelli \u00e0 outrance, et cette gouache devait ressembler aux autres gouaches barbouilles d\u2019enfants. \u00c0 tous les coups, je dois confondre parfaitement dans ma cervelle, depuis trente ans, la somptueuse \u00ab coquille \u00bb d\u2019Odilon Redon et mon lambi pourrave d\u2019\u00e9l\u00e8ve de CM2. Tout se m\u00e9lange dans mon esprit.<\/p>\n<p>[\/vc_column_text][vc_separator height_2=\u00a0\u00bb0&Prime; height=\u00a0\u00bb100&Prime;][vc_column_text]<\/p>\n<hr \/>\n<p>Entretien paru dans\u00a0<em>Marc Molk : Ekphrasis<\/em>, aux \u00e9ditions label hypoth\u00e8se &amp; D-Fiction (janvier 2012) :[\/vc_column_text]<div class=\"krown-text-icon style-one\"><a class=\"icon-wrap\" href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Marc-Molk-Ekphrasis-Collectif\/dp\/2953529837\" target=\"_blank\"><i class=\"fa fa-fw fa-book fa-regular\" style=\"color:#dd3333\"><\/i><h5>Marc Molk : Ekphrasis, aux \u00e9ditions label hypoth\u00e8se &amp; D-Fiction<\/h5><\/a><\/div>[\/vc_column][vc_column width=\u00a0\u00bb1\/3&Prime; css=\u00a0\u00bb.vc_custom_1439818446419{background-image: url(http:\/\/www.marcmolk.fr\/neo\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/fond-rayures-1sur1.jpg?id=1447) !important;}\u00a0\u00bb][vc_column_text]<div class=\"printfriendly pf-button  pf-alignleft\"><a href=\"https:\/\/www.marcmolk.fr\/fr\/peinture\/textes\/entretien-avec-jean-yves-jouannais-tout-se-melange-dans-mon-esprit-mars-2011\/?pfstyle=wp\" rel=\"nofollow\" onClick=\"pfTrackEvent('Entretien avec Jean-Yves Jouannais, \u00ab Tout se m\u00e9lange dans mon esprit \u00bb, mars 2011'); return false;\" title=\"Printer Friendly, PDF & Email\"><img class=\"pf-button-img\" src=\"https:\/\/cdn.printfriendly.com\/buttons\/print-button-gray.png\" alt=\"Print Friendly, PDF & Email\" style=\"width: 66px;height: 24px;\"  \/><\/a><\/div>[\/vc_column_text][\/vc_column][\/vc_row]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[vc_row][vc_column width=\u00a0\u00bb2\/3&Prime; css=\u00a0\u00bb.vc_custom_1439818767254{background-image: url(http:\/\/www.marcmolk.fr\/neo\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/fond-rayures-1sur3-gauche.jpg?id=1445) !important;}\u00a0\u00bb][\/vc_column][vc_column width=\u00a0\u00bb1\/3&Prime;][vc_text_separator title=\u00a0\u00bbJean-Yves Jouannais\u00a0\u00bb subtitle=\u00a0\u00bb\u00ab Tout se m\u00e9lange dans mon esprit \u00bb, mars 2011&Prime; style=\u00a0\u00bblarge\u00a0\u00bb align=\u00a0\u00bbright\u00a0\u00bb margin=\u00a0\u00bb30&Prime;][\/vc_column][\/vc_row][vc_row][vc_column width=\u00a0\u00bb2\/3&Prime;][vc_column_text] Jean-Yves Jouannais : Je suis tr\u00e8s intrigu\u00e9 par l\u2019insistance avec laquelle tu d\u00e9signes nombre de tes toiles par un titre exot\u00e9rique, destin\u00e9 \u00e0 un large public, et par un intitul\u00e9 \u00e9sot\u00e9rique, confidentiel. 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